Pour répondre à cette question, il faudrait d’abord revenir à la définition même de l’idéologie. Puisque c’est elle qui a jeté les fondements de la réflexion antitotalitaire dans laquelle je m’inscris, la lecture d’Arendt demeure alors une nécessité. Dans « Idéologie et terreur », le dernier chapitre de son Système du totalitarisme, voici comment elle définit l’idéologie. « Une idéologie est très littéralement ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée. […] L’idéologie traite l’enchaînement des événements comme s’il obéissait à la même ‘loi’ que l’exposition logique de son ‘idée’. » Ainsi, l’idéologie prétend-elle plier le monde réel à sa propre « cohérence » et de cette façon « tout expliquer » : dans l’idéologie, nulle place à l’ambiguïté et au jeu. « Dans ce pouvoir de tout expliquer », écrit encore Arendt, « la pensée idéologique s’affranchit de toute expérience, dont elle ne peut rien apprendre de nouveau, même s’il s’agit de quelque chose qui vient de se produire. Dès lors, la pensée idéologique s’émancipe de la réalité que nous percevons au moyen de nos cinq sens, et affirme l’existence d’une réalité ‘plus vraie’ […]. » Pour que cela fonctionne, il faut au réel être ordonné logiquement : dans l’idéologie, rien ne dépasse, l’être et le devoir-être coïncident. Et pourtant cette cohérence du réel, comme le dit bien Arendt, « n’existe nulle part dans la réalité ».

Il est important de signaler que n’importe quel contenu peut être idéologique : le racisme est devenu idéologique, ainsi que la lutte des classes, mais comme le dit Arendt il aurait pu en être autrement. Après tout, le racisme est d’abord un sentiment, animal et vil, et même lorsqu’il devient une opinion, quelque fausse et potentiellement criminelle qu’elle soit, il n’est pas encore nécessairement idéologique : à un moment donné, on a fait de ces principes des principes d’explication du monde, et c’est là qu’ils le sont devenus. Il faut aussi signaler, et c’est toute la raison d’être d’une réflexion comme la nôtre, que « toutes les idéologies contiennent des éléments totalitaires, mais qui ne sont pleinement développés que par les mouvements totalitaires ». Rien ne destine par exemple l’antiracisme à être plus totalitaire que le féminisme ou l’antispécisme. Ces trois opinions peuvent le devenir au gré des événements après s’être préalablement changées en idéologies. Il en va de même pour à peu près tout : religions, écologie, technologie… Mon propos exprime donc une méfiance informée par l’histoire. Il s’agit en un mot de se montrer vigilant.

Alors, s’il y a ou s’il y a eu une idéologie raciste, y a-t-il aujourd’hui une idéologie antiraciste ?

La réponse est qu’à première vue il n’y a pas une mais bien deux idéologies antiracistes. Nous allons essayer de voir dans quelle mesure elles se répondent, se confondent peut-être même – mais il est important de commencer par les distinguer.

Il y a d’abord l’idéologie « française », universaliste, aveugle aux différences, qui combat le racisme au nom d’une vision générale et volontiers abstraite de l’homme.

L’autre idéologie antiraciste, c’est l’idéologie « anglo-saxonne », qui combat le racisme au nom même de la singularité ethnique ou culturelle et qui penche parfois franchement vers le racialisme.

L’idéologie que j’ai qualifiée de française, quoique avec quelque réserve, c’est cet antiracisme qui voudrait nous priver de prendre en considération nos différences. C’est elle qui coupe tout ce qui dépasse, à commencer par les têtes. Et pourtant, dans la réalité, ne sommes-nous pas bel et bien différents ?

Nous le sommes et nos différences relèvent à la vérité de plusieurs domaines : certaines sont physiques, d’autres culturelles ou linguistiques. Parce que justement aucune d’entre elles ne nous retire quelque dimension d’humanité que ce soit, mais que toutes nous font aussi ce que nous sommes et nous enrichissent, les nier relève bien de la « logique d’une idée » et non de l’adhésion au réel.

L’idéologie française, par opposition à la religion herdérienne de l’appartenance, fait comme si nous étions tous identiques et échangeables. Elle veut ignorer les déterminations, elle méprise les racines. Ce faisant, elle s’interdit de comprendre la spécificité de l’islamisme, pour parler d’un exemple d’une brûlante actualité : « les fondamentalismes », dit-elle pudiquement, comme s’ils se ressemblaient tous.

Par ailleurs, elle en vient à rejeter ce qui, en deçà ou au-delà de l’universalisme cartésien, détermine aussi le Français en tant que tel : la moindre revendication d’une culture qui n’est pas une culture en France parmi d’autres, mais bien la culture française, est désignée par elle comme raciste. Elle ne peut aussi qu’exclure ceux qui résistent à cette uniformité artificielle : l’antisémitisme, aujourd’hui plus que jamais et comme l’a fait remarquer Alain Finkielkraut, peut facilement se réclamer de l’antiracisme. Poujade le faisait déjà : « C’est toi, le raciste », lançait-il à Pierre Mendès France en référence à l’endogamie juive qui n’est peut-être pas raciste mais dont on m’accordera qu’elle n’est pas franchement antiraciste – de sorte que Poujade peut, dans une certaine mesure être pris au sérieux car il dit bien quelque chose, malgré lui, de l’antiracisme. Il y a dans l’antiracisme à la française poussé à son comble, une potentialité antisémite. De nos jours, c’est le raisonnement d’un Soral, c’est celui également d’un certain antisionisme gauchisant : « Qu’êtes-vous allés faire dans ce grand ghetto ?! », s’insurgent les bien-pensants face au choix fait par les Juifs ou certains d’entre eux, de se bâtir un Etat à eux après la guerre. Mais qu’on lise les textes de la haine antijuive : c’était aussi le raisonnement de Tacite, lequel était à cet égard un fort bon idéologue français, et c’était déjà parfois le raisonnement de Paul.

L’autre idéologie antiraciste sanctifie au contraire la différence. Les conséquences sont terribles et je crois pouvoir dire que cette idéologie est en train de ravager l’Amérique, main dans la main avec le président que s’est choisi ce pays si grand naguère. Elle nous contamine d’ailleurs : le Parti des Indigènes de la République tire sa « cohérence » totalitaire de la théorie américaine qu’il ne fait qu’adapter au contexte français.

Les aberrations de ce courant sont nombreuses : dénonciation de l’« appropriation culturelle » lorsque dans La La Land un blanc a le malheur de s’intéresser au jazz ou quand une cafétéria universitaire offre de la nourriture chinoise ; cours séparés réclamés pour les matières identifiées comme « noires » par des élèves qui réinstaurent ainsi une ségrégation par l’antiracisme ; rejet par certains de tout « White male », et notamment dans le domaine littéraire et artistique ; approbation de l’excision vue comme une simple « cultural practice » et j’en passe. Si l’on ajoute le caractère infalsifiable de ce discours (« Tu dis ça parce que tu es blanc ! », s’entend-on répondre pour la moindre chose), alors toutes les conditions me semblent réunies pour dire que ce que nous avons là, c’est une idéologie dangereuse et totalitaire.

En vérité, la situation est même plus préoccupante encore si l’on considère que née au sein des franges les plus extrêmes des campus académiques, elle a depuis longtemps gagné la gauche mainstream : comme le signalait Mark Lilla, c’est même cette obsession de l’identité qui a contribué à faire perdre Clinton, incapable qu’elle était de parler au peuple plutôt qu’à des communautés distinctes.

Je tiens que malgré leur différence apparemment irréconciliable – rejet des identités d’un côté, sanctification des identités de l’autre –, deux éléments au moins réunissent ces deux idéologies. L’une et l’autre idéologies ont en effet pour point communs la confusion de la morale et de la politique d’une part ; une métahistoire victimaire d’autre part.

Pour le premier élément, c’est l’idée que tout est politique : la littérature ne vaut que parce qu’elle sert ou dessert le grand combat antiraciste ; l’attirance physique que vous pouvez avoir ou ne pas avoir pour les membres d’un groupe, est vue comme raciste ou bien conforme – et si vous êtes blanc, quelle que soit cette attirance, elle risque bien d’être non- conforme ; l’humour, l’ambiguïté sont bannis.

Surtout, cela fonctionne par une surmoralisation du racisme, artificiellement élevé au rang de pire crime moral. La misanthropie, par exemple, ne suscitera jamais la même réprobation, fût-elle véhémente, que le racisme, fût-il, lui, banalement exprimé. Que quelqu’un dise : « Les êtres humains tètent la haine et la cruauté avec le lait de leur mère », et qu’un autre dise la même chose d’un groupe humain donné, les Arabes ou les Juifs, le premier sera vu comme un penseur pessimiste, un dandy misanthrope à la Baudelaire, le second sera conduit devant les tribunaux.

Et pourtant, qu’est-ce qui justifie cette disparité ? La misanthropie pure et simple n’est-elle pas potentiellement aussi criminelle que le racisme ? Si vous pensez qu’elle ne l’est pas, songez aux victimes de ces grands criminels en série qui ont eu l’occasion de déclarer leur haine de l’humanité pour justifier leurs meurtres. Songez au nihilisme russe qui prônait le massacre de millions d’innocents pour régénérer une humanité abominable et corrompue ! C’est de ce millénarisme, souvenons-nous en, qu’est venu ensuite le bolchévisme. Il dut d’ailleurs y avoir dans les crimes communistes beaucoup de misanthropie – et l’on pourrait au reste parler de la haine de classe, tout simplement, haine qui n’est peut- être, comme le racisme, qu’un cas particulier de la misanthropie et qui, malgré les cent millions de morts occasionnés au XXe siècle par les dictatures communistes, peut encore s’exprimer très librement sur nos radios et dans nos journaux. Enfin, quoi qu’il en soit, l’argument de la dangerosité ne tient pas, et à cet égard le racisme n’a pas vocation à être plus condamné moralement que d’autres opinions ou idéologies.

Serait-ce que le raciste hait l’autre alors que le misanthrope hait tout le monde et lui- même ? D’abord, il y a dans cette idée un égalitarisme assez niais qui ne peut être pris au sérieux : certes, celui qui tue trois millions de gens sans distinguer entre eux « ne fait pas de jaloux », mais à tout prendre il est plus criminel que celui qui ne tuerait qu’un homme du fait de sa race ou de sa religion ! Ensuite, il y a un reste de christianisme (« Le moi est haïssable », dit fameusement Pascal), qu’on pourrait justifier mais qu’on est quand même libre aussi de ne pas complètement approuver. Pour moi, je ne vois pas en quoi la haine de soi serait moralement supérieure à la haine de l’autre ! D’ailleurs, si vous le pensez, vous devriez accorder un crédit moral à Jacob Cohen, ce grotesque Séfarade ami de Soral et rageusement antisémite…

Mais d’autre part, beaucoup de misanthropes voient l’humanité dans son ensemble comme un groupe inférieur dont ils s’excluent : Baudelaire a hurlé sa haine des hommes car, albatros perdu dans les hauteurs, il voulait se « sentir sans cesse comme étranger au monde et à ses cultes ». Si, comme je le pense, Jack l’Eventreur fut un grand misanthrope – ce qui n’exclut pas, de surcroît, une évidente misogynie –, il devait un peu penser ainsi. De sorte que, sans aucun contexte, aucune des deux phrases que j’ai imaginées, l’une « seulement » misanthrope, l’autre raciste, n’est moralement supérieure ou potentiellement moins criminelle que l’autre. Seulement la formule raciste sera perçue comme franchement répréhensible et pas l’autre.

On pourrait donner d’autres exemples. Si je vais à la radio et me mets à défendre les joies de l’adultère, personne ne songera – et heureusement – à me poursuivre en justice. C’est que ce qui était vu au XIXe siècle comme le comble de l’immoralité relève aujourd’hui du « choix de chacun », à la différence du racisme. Mais l’adultère ne fait-il pas souffrir, lui aussi ? N’y a-t-il pas des femmes ou des hommes trompés qui en meurent ? Des enfants que cette situation blesse, déchire ? Des adultes qui apprennent que celui qu’il voyait depuis toujours comme un père ne l’est pas, et qui en souffrent à n’en plus finir ? Je ne suis pas un tenant de l’ordre moral, au contraire, mais je veux juste montrer que de façon étrange, notre morale contemporaine s’est choisi un crime, le racisme, et délaisse tous les autres. L’une des conséquences est d’ailleurs, en France à tout le moins, la judiciarisation extrême de ce crime moral : où nous percevons l’accomplissement très inquiétant de ce que j’ai qualifié de confusion entre morale et politique. Il y a des raisons historiques à cela, et je ne tiens pas Pleven ou Gayssot pour des imbéciles ou des ennemis de la liberté ; mais la loi peut aussi évoluer avec le temps.

Au passage, l’un des instruments de cette judiciarisation et avec elle, de l’idéologie antiraciste, est un sophisme très couramment répandu et qu’il convient de mettre à bas car nul combat ne peut s’appuyer avec succès sur le mensonge : le racisme n’est pas une opinion. Pour quiconque a tant soit peu l’oreille philosophique, cette phrase est une monstruosité. Le sens courant du mot « opinion », c’est celui d’un « avis », d’une « assertion », d’une « affirmation ». « Avis, sentiment de celui qui opine sur quelque affaire mise en délibération », dit Littré. En ce sens, on ne voit pas en quoi le racisme ne serait pas une opinion. C’est une opinion fausse et dangereuse certes, mais c’est une opinion, de même que si vous pensez qu’il fait beau alors qu’il pleut des cordes, vous avez émis une opinion, fausse et même potentiellement dangereuse pour votre santé. Bien sûr on me rétorquera que le racisme relève de la passion, du sentiment. Mais d’abord, même dans cette définition très plate de l’opinion, le sentiment entre : relisez ce qu’en dit très clairement Littré. Ensuite, on peut justement aller plus loin et définir avec les philosophes l’opinion comme une idée entachée de passion et non pas strictement raisonnable. Le racisme serait alors l’opinion par excellence.

C’est que l’autre définition du mot, celle des philosophes et des logiciens précisément, est : « croyance probable ». Par opposition à « certitude » ou « vérité » bien sûr ! Le geste philosophique est né avec la distinction entre vérité et opinion. Une opinion, pour Platon – et c’est pour cela qu’il haïssait la démocratie –, c’est ce qui n’est pas la vérité. Il n’y a pas de moyen terme à proprement parler : une opinion peut être très probable, ou très improbable, mais c’est toujours une opinion. Et dire que le racisme n’est pas une opinion, pour quiconque connaît le sens des mots, revient à dire qu’il est la vérité. Non, le racisme est bien une opinion, vile, fausse et condamnable – et illégale au demeurant en France. Il est essentiel de comprendre cela, surtout si on le combat.

Par parenthèse, c’est parce qu’il est considéré comme séditieux que le racisme est chez nous illégal. En effet nous ne vivons pas dans le régime du vrai platonicien, mais dans la démocratie, c’est-à-dire dans le régime où chacun peut exprimer ses opinions, fussent-elles on ne peut plus fausses. Seulement, même un Spinoza admet qu’il est des idées à prohiber dès lors qu’elles menacent les bases de la société. Je tiens, moi, que le racisme, pour dangereux qu’il soit, ne l’est pas plus que mainte haine, de même qu’il n’est pas plus immoral, et voilà pourquoi je suis contre les lois antiracistes. On n’est d’ailleurs pas forcé de les abroger mais il revient peut-être aux associations de n’en pas user avec la fréquence que l’on voit, et de réserver leurs poursuites aux cas de diffamation, d’appels au meurtre et de menaces à caractère raciste. Ce serait déjà bien assez.

J’ai parlé plus haut d’un autre élément commun aux deux idéologies antiracistes : la métahistoire victimaire. Toute histoire, diraient nos idéologues, est histoire de victimes et de bourreaux. Et le racisme n’est condamné qu’en tant que haine du bourreau, de l’oppresseur, du fort, contre la victime, l’opprimé, le faible. Dans l’idéologie française, on ne reconnaît évidemment pas l’identité du faible en soi, mais on lui pardonne son attachement à cette identité fantastique qui, espère-t-on, aura bien vite été complètement oubliée. On le lui pardonne comme on pardonne sa haine de l’autre.

Parfois, on justifie même cette dernière. Sartre pensait que l’antisémite faisait le Juif et il devait penser qu’en dernier recours les colonisés deviendraient « comme les autres ». Il n’en a pas moins approuvé les pires atrocités : métahistoire victimaire, où la victime l’est par essence. Dans un texte qui a aussi sans doute beaucoup nourri l’autre idéologie antiraciste, l’américaine, mais qui sent encore fortement son idéologie française, il écrit : « L’unité finale qui rapprochera tous les opprimés dans le même combat doit être précédée aux colonies par ce que je nommerai le moment de la séparation ou de la négativité : ce racisme antiraciste est le seul chemin qui puisse mener à l’abolition des différences de races. » Il s’agit d’Orphée noir, texte par ailleurs remarquable et qui constitue sa préface à l’Anthologie de la poésie nègre et malgache de Senghor. Cette formule, « racisme antiraciste », dit tout.

Chez les Américains, cette idée qu’il n’est de racisme que de la part des forts envers les faibles donne lieu aux mêmes effrayantes conséquences. Un discours authentiquement raciste comme celui des Black Panthers ou de Nation of Islam est excusé ou justifié parce que ceux qui les profèrent sont des opprimés : la séparation des races ou des communautés, si elle est prônée par des activistes identifiés comme victimes du racisme blanc, est acceptée. C’est, en France, la vision du Parti des Indigènes de la République… Cette vision des choses me semble non seulement fausse mais déshonorante encore : quelle espèce d’homme serait intrinsèquement victime ? On conviendra qu’un tel homme n’aurait à peu près rien d’humain. Il y eut des empires esclavagistes en Afrique comme en Europe et les Arabes ne furent pas en reste en matière d’asservissement et d’impérialisme : à en croire la métahistoire victimaire, il n’en est rien et l’Occident est aussi essentiellement colonisateur et esclavagiste que tous les autres sont essentiellement victimes de sa néfaste activité.

C’est aussi à ce prix que l’on accepte de défendre les Juifs, éternelles victimes : comme Juif, je veux crier haut et fort que les choses sont plus complexes et qu’il y a dans la tradition et les textes juifs assez de racisme, de violence et d’intolérance envers l’autre – le goy – pour nous forcer à changer de modèle. Rien qui justifie l’antisémitisme mais de quoi penser autrement les rapports entre « opprimés » et « oppresseurs ».

On se permet dès lors aussi de mépriser ouvertement des groupes qui n’ont pas la chance d’être considérés comme assez opprimés : j’ai entendu une élève de Columbia, de gauche et fort bien intentionnée, issue de la classe la plus élevée et la plus éduquée de la société américaine, traiter de « fucking redneck » un garçon blanc et pauvre qui avait eu le malheur de la trouver jolie et de le lui exprimer avec quelque balourdise. Aurait-elle osé traiter de « fucking nigger » un élève noir qui aurait agi de même ? Pour ma part, je n’accepte aucun de ces deux mépris, l’un et l’autre me révulsent, mais je constate que l’acceptation du premier est tout simplement idéologique. Je constate aussi qu’il a beaucoup joué dans la réaction épidermique de l’électorat blanc et pauvre face à la candidate Clinton, et dans son choix de Trump.

On l’aura compris, je ne suis ni raciste ni antiraciste. Je n’ai pas d’idéologie mais crois simplement en l’homme et en sa capacité à dialoguer avec ses semblables et à les aimer malgré ou du fait de leurs différences. Je suis en cela la leçon de Levinas qui nous apprend qu’il n’est pas de relation authentique qui ne s’opère entre deux termes, séparés et se transcendant pourtant l’un vers l’autre. Je crois en la « demeure » qui est dans Totalité et infini, l’espace de mon intimité, de ma mémoire, de mes déterminations, mon quant-à-soi, là où je peux me retirer et qu’aucun système, fût-il démocratique, n’est habilité à m’ôter. Seulement, cette demeure, c’est aussi ce que je peux offrir à l’autre : lieu où je me retire s’il m’en prend l’envie, c’est aussi là que j’accueille celui qui n’est pas moi. Voilà l’éthique qui doit être aujourd’hui la nôtre. Qu’il nous soit après tout permis un instant de rêver : le XXe siècle fut celui des idéologies, peut-être le XXIe sera-t-il celui de la quête éthique ? Rien ne paraît aujourd’hui moins assuré mais en désignant le mal potentiel et actuel de l’idéologie antiraciste sans rien concéder pour autant au racisme, nous nous acheminons au moins vers cette autre voie.