Docteure ès lettres (Université de Gênes), Giulia Bogliolo Bruna est ethno-historienne au Centre d’études arctiques (EHESS-CNRS, Paris), spécialiste de l’imaginaire nordique et des voyages à la Renaissance. Elle s’intéresse de près à la phénoménologie des premières rencontres entre Inuit et Européens ainsi qu’à la pensée chamanique et à l’expression artistique des Inuit traditionnels.

Auteure de plus de 150 articles et contributions scientifiques et d’une quinzaine d’ouvrages, elle siège au Comité de Rédaction du Bulletin du Fonds Polaire Jean Malaurie (Muséum National d’histoire Naturelle / CNRS / PSL) et de la revue Inter-Nord, Revue internationale d’études arctiques (CNRS Editions). Spécialiste de la pensée de Jean Malaurie, elle lui a consacré plusieurs livres, dont : Jean Malaurie, une énergie créatrice (Paris, Armand Colin, 2012). Intellectuelle engagée en défense des valeurs humanistes, elle est membre du Jury du Prix Jean Pierre-Bloch (LICRA).

gbogliolo.bruna@gmail.com


 

Dans une vision eurocentrée du monde, le Sauvage c’est toujours l’Autre.

De l’émerveillement à la curiosité scientifique, de la marchandisation de l’Autre à son assimilation aliénante, l’Occidental porte un regard préformé, entravé et stigmatisant sur l’altérité perçue comme un “scandale”. D’où l’impératif de l’effacer, de la normaliser et de la réduire, au travers du langage de l’analogie, à différence nommable.

De la Renaissance au Siècle des Lumières, la représentation textuelle et iconographique des Gens du Nord, que Chrétien Le Clercq nomme Esquimaux « les mangeurs de viande crue », se construit entremêlant survivances mythologiques, réminiscences bibliques et connaissance empirique.

Archétype d’une humanité à la puissante sauvagerie mais aussi fort industrieuse, les Esquimaux demeurent figures réfractaires à toute taxonomie réductionniste.

 

§ 1. L’imaginaire des marges, le merveilleux nordique

Au siècle des Grandes Découvertes, la connaissance se veut éminemment scopique. Voir, c’est savoir. Ainsi, l’experientia magistra omnium rerum infirme parfois le savoir doctrinal des Auctoritates.

Les terres boréales se dérobent néanmoins au regard autoptique de l’expérience : leurs marges demeurent encore floues et largement conjecturales. Au-delà de l’Ultima Thulé – île-borne du monde connu célébrée par Virgile et Sénèque – se déploie un Mundus alter, un anti-monde de pierre et de glace, royaume de l’inversion et d’un “naturel exceptionnel” en perpétuelle métamorphose.

Entre le rêve d’une sur-humanité immortelle et le fantasme de la bête brute,

« l’Autre est tel par suite de l’Altérité de l’espace où il existe []».

Région apollinienne de l’harmonie et de l’innocence (le dieu Apollon y séjournait l’hiver pour se ressourcer et sa mère Léto y était née) ou royaume de l’anomie et du mal, Paradis terrestre ou Enfer blanc peuplé de “hordes maudites”, séjour de puissances démoniaques et Pays des Hyperboréens beati, l’Extrême Septentrion se place sous le signe du double. Lieu – moment de la Genèse et de la Parousie, il participe du symbolisme de la transcendance et de la manifestation.

Dans son  Cosmographicae  Disciplinae  Compendium  (1561),  l’érudit  et kabbaliste chrétien Guillaume Postel, professeur de langues orientales  au  Collège  Royal de France, localise le Paradis sous le Pôle Arctique.

La cartographie de la Renaissance sacralise cet Ailleurs physique et transphysique, espace onirique et mythopoïétique où le temps tutoie l’éternité. Encore sensible au langage de l’imaginaire, elle peuple ces Terrae incognitae de monstres zoo-anthropomorphes (griffons, Pygmées) et de hordes sataniques annoncées pour l’Apocalypse par le prophète Ézéchiel (Gog et Magog).

Néanmoins, en dépit d’une anatomie aux graves désordres, le monstrum, affirme Saint Augustin dans De Civitate Dei, n’est pas étranger à la famille humaine, pour peu qu’il partage une commune ascendance adamique (Adam est notre primo parente), qu’il soit mortel et doué de raison. Nulle condamnation in se de la monstruosité dans la parole augustinienne, car seul Dieu

« sait de quelles parties semblables ou différentes tisser la beauté de l’univers ».

 

Censés  habiter  l’Afrique  dans  l’Antiquité, l’Asie  au  Moyen Age,  monstra zoo- anthropomorpha, races pliniennes et mirabilia se manifestent dans les Terrae incognitae de l’Extrême Septentrion par l’effet d’une migration qui reflète la progression des connaissances géographiques.

Le classement hiérarchique des groupes humains selon l’axe spatial du proche ou  du lointain par  rapport  à  Jérusalem, épicentre  du monde et  “œil de l’univers”, implique un intime parallélisme entre la distance géographique et les degrés multiples et décroissants d’humanité (de la normalité judéo-chrétienne à  l’anormalité des monstres liminaires). Cette approche géo-ethnologique décline la dialectique spatiale entre civilité et sauvagerie selon une progression en cercles concentriques depuis le centre civilisateur (Jérusalem) jusqu’au cercle ultime, au- delà duquel se juxtaposent l’in-humain et le sur-naturel.

 

§ 2 Les Pygmées boréaux

 La Septentrionalium Terrarum Descriptio (1595) du cartographe Gerard Mercator esquisse une représentation cartographique de l’Extrême Septentrion où se côtoient, dans une coexistence de temporalités distinctes et parfois antagonistes, des réminiscences scripturaires (Paradis Terrestre, Gog e Magog, la Rupes Nigra et Altissima, les Quatre Fleuves de la Genèse), des survivances mythologiques (Enfer, Pigmei et Insula Optima et Saluberrima) et des légendes médiévales (Inventio Fortunata), des affabulations géographiques (frères Zeno) et des données empiriques issues des récits de voyageurs partis à la recherche du Passage du Nord- Ouest, la route boréale vers les fabuleux Cathay (Chine) et Chipangu (Japon).

 

Ainsi la Septentrionalium Terrarum Descriptio véhicule-t-elle une image mosaïquée de l’Extrême Septentrion où se côtoient les espaces de l’expérience et les  espaces  du rêve  et s’entremêlent le temps  historique, le temps du mythe et le temps sacré.

Or, dans la tradition vétero-testamentaire, le Mal est associé au Septentrion :  «  Ab Aquilone pandetur omne malum » (Jérémie, 1.14). Manifestation  tangible  des  forces sataniques,un effrayant volcanisme et des tremblements de terre destructeurs affligeraient ces contrées liminaires, et notamment les  côtes  affreuses du  Labrador, « la terre que Dieu donna à Cayn », selon les propres mots de Jacques Cartier.

 

À l’instar du fratricide Caïn condamné à vivre sur une terre infertile et livré à une errance perpétuelle (Genèse, IV, 12), les Pygmées boréaux (ou Picquenyans), farouches, belliqueux et à la sexualité débordante, auraient peuplé depuis les temps révolus ces déserts froids si inhospitaliers.

La Carta Marina (1539) de l’Archevêque de Uppsala, Olaus Magnus, représente un Pygmée barbu, courageux et redoutable. Tel un David du Nord, il s’illustre  dans  une  lutte  acharnée  avec  un  grand  gaillard,  vraisemblablement,  un Viking.  Dans son  Historia  de  Gentibus  Septentrionalibus  (1555),  il  n’hésite,  d’ailleurs, pas à identifier les Pygmées célébrés dans les sagas avec les agressifs Esquimaux ayant – selon le principe d’inversion qui régit la description de l’Autre – une taille de nains mais une force de géants.

“L’œil qui écrit” appréhende le monde, volens nolens, au travers d’un prisme culturel eurocentrique : le regard est entravé car il est conditionné par l’héritage de la tradition mythologique et vétérotestamentaire. Procédant par un jeu d’analogies multiples et croisées, l’écriture s’efforce ainsi d’apprivoiser une altérité indicible et de la traduire en différence nommable.

L’écart différentiel entre les Gens du Nord et les Européens “civilisés” est si abyssal qu’il est fait fréquemment recours à une médiation animalière pour que la comparaison puisse fonctionner. Ainsi, l’animal intervient comme intermédiaire naturel entre le paradigme de la Culture euro-chrétienne et une Nature primordiale qui comprend, à la fois, l’Autre et l’animal.

Relatant un voyage au Labrador effectué en 1542, le capitaine-pilote Jean Fonteneau dit Alphonse de Saincteonge brosse ce portrait des Sauvages du Nord :

« [Ils] ont queuhes et visages de porceaulx… et font leurs maisons dessoubz la terre et les doublent de tables de sappins et d’autres choses […] Ils sont vestuz de peaux ».

Les Sauvages du Nord, des animaux-humains ? Certes, semble répondre le Voyageur, mais des sauvages dotés tout de même d’une forme de pudeur et d’une once  de  civilité,  comme  en  atteste  le  port  d’habits.  Qui  plus  est,  ils  n’ont  point d’appendice caudale (comme les caudati homines), ni sont velus comme les singes.

 

Selon une hiérarchie préfixée de valeurs et de comportements, qui propose comme parangon universel la Chrétienté, les Sauvages du Nord sont assimilés à une infra-humanité  rude et archaïque, sans  culture  ni religion, qui toutefois  affiche, selon  le cosmographe des derniers Valois, André Thevet, « plus de civilités » que les Tupinamba de la France Antarctique, nus et cannibales.

Ce qui brouille les pistes dans la construction d’une image stéréotypée qui se voudrait de signe résolument négatif.

Parti à la recherche du Passage du Nord-ouest vers l’Empire céleste, le 19 Août 1576, le capitaine anglais Martin Frobisher voit surgir ex abrupto des abîmes de la « Mer  Ténébreuse » des « petites choses », qui flottent sur la mer et s’interroge :

« Sont-ils des monstres marins, des pieuvres, des loups marins [phoques] ou une bizarre espèce de poissons? ».

Frobisher  s’approche  et  découvre  d’étranges  créatures  en  osmose  avec  ce milieu marin : il s’agit d’Esquimaux en kayak.

Dans le manuscrit hollandais Visbooc (Le livre des Poissons) rédigé en 1577 – 1578, le naturaliste et érudit A. Coenenzen cède à la dissonance cognitive, en rangeant le prisonnier inuit amené en Europe par Frobisher parmi les « espèces marines » les plus admirables :

« […] Cette image, souligne-t-il en se référant à l’iconographie qui accompagne le texte, avec ce qui est écrit a été faite et donnée à moi, Adriaen Coenenzn, pour être placée dans ce curieux et admirable livre de poissons avec d’autres monstres curieux. En l’année de notre Seigneur 1577, en décembre ».

Chapitre  d’histoire  naturelle  ou  race  monstrueuse,  avatar  de  la  Création  ou dangereuse   filiation   démoniaque,   l’Esquimau,   maître   absolu   de   cet   univers grandiose d’eau et de glace, devient l’archétype même d’une Altérité irréductible, dans laquelle il guette un soupçon de bestialité :

« Ici tu as, cher lecteur, nous renseigne Adriaen Coenenzn, l’image et la description d’un certain sauvage, lequel est arrivé aux alentours du mois de juillet dernier auprès du capitaine Fourboisher et de son équipage, qui faisaient voile vers le pays de Kathay. […] Ces marins ont capturé le sauvage avec son petit bateau fait de peaux de phoques, long de 22 pieds et large d’un pied et demi en sa plus grande largeur. De ces mêmes peaux, tous ses vêtements étaient confectionnés, bien ingénieusement cousus, et rassemblés avec des nerfs. Le capitaine l’avait attiré par des tintements de cloches, ces cloches plaisaient beaucoup au sauvage qui avait pensé s’en saisir et même les recevoir des mains du capitaine.

Mais, par ces mains-là, il fut pris avec l’aide du maître de navire et d’autres marins : on le tira avec sa barque dans le bateau dudit capitaine et il fut emmené vivant jusque dans la ville de Londres ».

Le portrait mentionné par Coenenzn (folio 48 verso K.B.) figure parmi les planches en couleur qui illustrent le manuscrit Visbooc.

L’espace pictural y est ordonné autour de la figure du captif, que l’on peut identifier sur la base des attributs culturels représentés (arc, aviron, anorak en peau de phoque) comme appartenant à la tribu nugumiut (île de Baffin, ancienne culture de  Thulé).  Il  s’agit  de  l’œuvre  d’un  artiste  anonyme  du  cénacle  des  peintres flamands réformés qui s’étaient réfugiés à la Cour de Londres, à la suite des Guerres de   Religions.   Le   peintre   s’attarde   à   exagérer   à   coups   de   traits   foncés   une barbichette qui encadre le visage afin d’emphatiser une supposée parenté avec les peuples de Tartarie.

Aussi le portrait à l’aquarelle Homme Sauvage Amené des Païs Septentrionaux  par M. Furbisher, l’an 1576 du réformé Lucas de Heere 15 emphatise-t-il la ressemblance des Esquimaux avec les Tartares, redoutés et sanguinaires. Sur le fond, le   Gabriel   (le   bateau   de   Frobisher)   et   le   kayak   de   l’Esquimau   évoquent   les circonstances du rapt (la ruse des cloches, relatée par  A  Coenenzn).  La  représentation graphique de l’Autre, quelque peu  théâtrale,  y  est  sacrifiée  aux  canons esthétiques de l’école maniériste : la ressemblance avec les Tartares se doit d’attester la proximité des régions boréales au « riche pays de Cathaya »  et,  ce  faisant, conforter la thèse monogéniste, selon laquelle  tous les  hommes descendent  du même Père, Adam.

La découverte de ces peuplades exotiques et imprévues sur la route du  Cathay a, en effet, obligé la Chrétienté ébranlée par la Reforme à se pencher sur la périlleuse question des Origines de l’humanité, à l’heure où faisait rage l’affrontement entre partisans des doctrines monogénistes et des théories polygénistes.

Témoin des débats théologiques de son temps et tesselle d’un projet politique, l’iconographie oscille entre fidélité proto-ethnographique, à l’instar de la représentation iconique réalisée par le peintre et cartographe John White et le lyrisme maniériste du  peintre réformé  Lucas de  Heere.  Il  s’agissait là  de  “donner  à voir” – et de “donner à penser”- une humanité autre, inattendue et archaïque, que les impératifs religieux et idéologiques de l’époque aussi bien que de naissants appétits coloniaux enjoignaient à intégrer au genre humain.

 

§3 L’homme à kayak

Au  fil  des  siècles, la  représentation  iconique  de l’Esquimau,  homme  à  kayak, adroit et audacieux marin, devient un topos, le définissant par ce trait culturel.

 

Comme les ours blancs ou les perroquets, l’Esquimau en captivité est offert à la vue boulimique d’un public voyeuriste : homme-spectacle en train de jouer le drame  de  sa  propre  aliénation,  le  prisonnier  emmené  par  Frobisher  s’adonne,  en présence de la Reine Élisabeth I, à une surréaliste chasse aux cygnes ; ce qui passionne le public. Pendant ce ballet aquatique, le Sauvage semble  fusionner avec l’artefact en peaux de veau marin qui prolonge son corps.

Lucas de Heere relate cet épisode dans la gravure Pictura vel delineatio hominum nuper ex Anglia advectorum, una cum eorum armis, tentoriis et naviculis. L’illustration véhicule un message “promotionnel” susceptible de servir les dessins coloniaux de la Couronne (d’où la représentation au loin d’un improbable paysage arctique verdoyant). Ainsi de Heere anoblit-il l’image de l’Esquimau en captivité lui dessinant une longue barbe, signe de sagesse censé l’apparenter aux prophètes bibliques et aux philosophes de l’Antiquité.

L’imaginaire occidental cristallise le mythe d’un Nord siège du merveilleux plurivalent et d’un naturel exceptionnel : homme-poisson, Triton, Démon ou, d’une façon bien plus prosaïque, homme à kayak, le Sauvage de l’Enfer blanc affiche une unité fusionnelle avec la Nature. Il fait corps avec le paysage dont il est censé en reproduire la rudesse et l’ambivalence.

Sans foi ni loi et sans civilité aucune, les Esquimaux vivent ad modum talparum,

« que l’on croiroit voir les tanieres des Renars, ou les trous des lapins »

à un niveau souterrain proche du monde chtonien, royaume des puissances infernales et du désordre.

A la manière des Irlandais (considérés le peuple le plus sauvage de l’Europe civilisée) ou des Tartares, nomades et sanguinaires, qui se meuvent divisés en bandes sans aucune demeure fixe, les Sauvages du Nord errent comme les bêtes brutes et les forces démoniaques. Leur représentation oscille entre l’au-delà et l’en-deçà de l’humain, le naturel et le surnaturel. Décrits en miroir de la nature, ils ressembleraient à leur pays infertile, dur et ingrat :

« […] grossiers et incapables de cultiver en aucune perfection, mais se contentent de leur pêche, de leur chasse et des oiseaux qu’ils prennent, relate Settle, avec de la viande crüe et du sang chaud pour satisfaire leurs panses avides, car c’est là leur seule gloire »

Ainsi, lorsque, au cours d’opérations de troc avec les Blancs se déroulant sur le bateau des marins tentent de les  initier  à l’alimentation  européenne,  les  Sauvages  du Nord trouvent le vin amer, relate Isaac de la Peyrère dans sa  Relation  du  Groenland (1647) et font « des grimaces », en le buvant. Fiers et farouches, ces “mangeurs de viande crue” demeurent fidèles même en captivité à leurs habitudes alimentaires. Ainsi, les prisonniers amenés à la Cour du Danemark :

« ne se pouvoient accoustumer à notre pain, et à nos viandes cuittes ; moins encore au vin et [ …] ils ne beuvoient quoy que ce soit de si bon cœur, que des grands traits d’huyle, ou de graisse de Balene ».

Le refus opiniâtre de consommer le pain et le vin est bien troublant : ne dévoilerait-il pas l’indifférence de ces « Gens sans civilité aucune » au verbum chrétien sauveur, qui s’incarne dans le rituel de la Cène ?

 

L’obstination  à  consommer  de  la  viande  crue  est  appréhendée,  non  seulement comme un signe de bestialité, mais comme un révélateur d’anomie. Au regard de la métaphore du cru et du cuit, ne laisserait-elle pas soupçonner une anthropophagie, exécrable et redoutée, qui apparenterait les Esquimaux aux hermaphrodites, aux démons et aux sorcières ?

Errant comme les furies infernales, les Sauvages du Nord pratiquent, toutefois, le troc avec une grande ruse et, qui plus est, de façon sélective. Ce qui, à l’aube du mercantilisme, les rapproche des hommes civilisés, le commerce étant perçu comme un trait de civilité et la clé de la richesse des nations :

« […] ces Démons viennent à bord [pour troquer] dans de petits Canots de peaux de Loups marins.[…] le marché conclu, ils reçoivent et donnent tout, au bout d’un bâton ».

Selon un axe triadique de comparaison entre Blancs, Indiens et Esquimaux, la blancheur de la peau (avec son éventail de nuances) intervient comme  le  marqueur phénotypique qui montre, dit et fixe les différences et les degrés de parenté. Marqueur à la fois symbolique et codeur culturel, elle signale une différence par rapport aux Indiens d’Amérique et une quasi-identité par rapport aux Européens, notamment aux paysans basanés par le soleil :

« [… ils sont] plus blancs que les autres sauvages de ce continent, rappelle Antoine Denis Raudot, et ne fument point comme eux. […]. Les femmes des Esquimaux sont bien faites, blanches, grandes, grosses, et grasses d’un visage agréable, doux, affable et caressant ».

A la sub-humanité naïve et enfantine des Sauvages Peaux  Rouges,  le découvreur du Mississipi, Louis Jolliet oppose l’humanité primitive des Esquimaux : le rire  –  qui  est  le  propre  de  l’espèce  humaine  -,  l’intelligence  vive  et  une  grande  « industrie » (Homo Faber) les apparenterait à l’Européen, paradigme de la perfection humaine.

Merveille de l’art nautique, le kayak évoque par métonymie cet univers géo- anthropique à la frontière mobile entre Nature et Culture : ces « animaux-humains » finissent par intégrer le consortium humain en vertu de leur génie et  créativité (ingenium industriaque). Le motif iconique de l’homme à kayak, qui  traverse  les  siècles, désigne par métonymie l’excellence de leur culture matérielle à  laquelle  a rendu hommage aussi l’éminent ethnologue Claude Lévi-Strauss.

§ 4. La femme à l’enfant

Singularité    parmi    les    singularités,    l’Esquimaude    incarne    à    elle-seule l’ambivalence de cet univers géo-anthropique qui est placé sous le signe du double. Figure paradigmatique d’une féminité troublante et ambiguë, elle est créature tellurique à la sexualité débordante, mais être innocent : bonne ménagère, merveilleusement adroite dans la couture, elle est à la fois mère tendre qui dorlote sa   progéniture   et   dangereuse   filiation   diabolique   qui   s’adonne   à  la  pratique exécrable de l’anthropophagie.

Épiphanie d’un Mal omniprésent, la Sauvagesse du Nord s’apparente ainsi aux sorcières échevelées, assoiffées de sang et de sabbat. La croyance dans la nature satanique des Esquimaudes était suffisamment enracinée pour qu’un marin à la suite du capitaine Frobisher ôtât les bottes à une vieille Esquimaude, pour vérifier si elle avait les pieds fourchus comme Satan.

 

Ainsi, la legenda de l’affichette imprimée à Augsbourg (1566) relate que la jeune prisonnière se serait entachée de l’effroyable péché de se nourrir de chair humaine. Qui plus est, le mari l’aurait tatouée pour lui empêcher de copuler, sans retenue aucune, avec les autres hommes.

 

Si ce texte véhicule une image caricaturale et réductrice de l’Esquimaude, en projetant dans le par-delà le phantasme européen de la sauvagesse anthropophage  et  luxurieuse,  le  portrait  dévoile  l’ambiguïté  d’un  regard  entravé, troublé  par  une  Altérité  que  l’observateur  n’arrive  pas  réduire  à  différence.  D’un réalisme ethnographique ante litteram, la représentation iconographique de la Sauvagesse à l’enfant souligne, en les sublimant, les formes harmonieuses de son anatomie ainsi que la grâce naturelle de sa posture hiératique : une main entrouverte en geste de paix, l’autre caressant l’épaule de son enfant. Seul le visage tatoué rappelle sa sauvagerie inquiétante. Et ce, car le tatouage enfreint l’interdit biblique, l’homme étant ad imaginem du Créateur.

 

Dans une Europe privée de son unité confessionnelle et en proie à la fureur iconoclaste, la Sauvagesse à l’enfant semble afficher une éthique et une religiosité innées, car non corrompues, qui se manifestent par une orthodoxie miraculeuse :

« A  l’époque où ici, en  Hollande, les Gueux brisaient les statues, alors  moi, Adriaen Coenenz, j’ai vue une femme sauvage avec un enfant : on pouvait les voir pour de l’argent. […]. La patronne, nommée  Anna  Pouwels, parlait à cette sauvage et lui montrait plusieurs statues […] et  disait : ‘Regardez, joignez vos mains, ceci est votre Seigneur, votre  Dieu’. Et pendant qu’elle montrait ainsi du doigt  les  statues,  la  sauvage  secouait la tête, la levait et joignait les mains. De ce fait, on pouvait 

croire qu’elle connaissait le Dieu des Cieux, c’est en tout cas ce qui me sembla en l’observant. Ainsi, Dieu tout-puissant  connaît  bien les siens et les siens le connaissent. Louanges à lui. Amen ».

Par  l’intermédiaire  de  l’Esquimaude   pieuse,  cette   race   autre   primitive   et étrange est intégrée, ipso facto, dans la famille humaine, même si elle en reste une variante liminaire et singulière.

Métaphore d’une moralité naturelle antérieure à la Révélation, affichant une pudeur et une discrétion qui enchantent les voyageurs, la belle Esquimaude, maîtresse de son corps, devient, sous la plume de Louis Jolliet, un puissant instrument idéologique  dans la  critique  virulente  des  mœurs  et  de l’hypocrisie  ambiante  des Européennes lascives et corrompues :

« […] les femmes … sont fort blanches et bien faites,  leurs  cheveux trainent à Terre. Elles sont adroites à la couture, Toutes aussi bien que les hommes se couvrent de peaux de lous – marin et ont pour toutes sortes de choses  beaucoup d’Industriel.  Leur  sein est  toujours  caché  et  quoy qu’elles le donnent à leurs enfans on ne le  voit  jamais  ;  en  quoy,  rappelle Jolliet, elles sont plus réservées que nos Françoises qui en font gloire, surtout dans les premières années de leur mariage».

Les Esquimaudes embrassent « à la française », mais c’est :

«une marque d’amitié honneste et de civilité parmi eux. On peut remarquer icy en passant qu’elles n’ont rien de désagréable… [Le Recollet qui accompagnait l’Explorateur] fut très bien reçu, surtout des femmes, les unes l’embrassant d’un costé, les autres de l’autre, pendant que les vieilles le baisaient et faisaient semblant de le vouloir manger avec les dents, (mais il s’agissait) des cérémonies et marques d’amitié».

L’Europe des Guerres des Religions et du mercantilisme naissant se doit de “civiliser” ces Sauvages, qui sont

« traitres, et farouches ; et que l’on ne peut apprivoiser, ny par caresses, ny par presens».

Au début du XVIIIe siècle, les autorités  administratives  de la Nouvelle France  et de la Métropole décident de promouvoir une  stratégie  visant  à  apaiser  la  « cruauté de ces Barbares » dans un but commercial (la traite des fourrures). Le prosélytisme religieux devient ainsi le puissant instrument d’une politique coloniale d’assimilation.

Dans le  par-delà, l’histoire édifiante d’une femme-chamane, possédée par le Démon et miraculeusement sauvée, montre que ces peuples nomades et farouches peuvent être domestiqués et affranchis de leur sauvagerie et de l’emprise de Satan.

Métaphore rassurante d’une Amérique infidèle, mais prête à accueillir la Révélation, cette Sauvagesse sauve son âme, embrasse la foi chrétienne et, qui plus est devient l’instrument de la conversion d’un protestant. Ainsi réalise-t-elle un double miracle : la victoire sur le Prince des Ténèbres enfin “démasqué” et une assimilation aliénante aux valeurs de l’Occident. Rebaptisée Marguerite, narre le père Lallemant, « elle vit à la française, en bonne Chrestienne ». La normalité étant évidemment chrétienne.

 

§ 5. De l’origine des Esquimaux. Des Juifs errants ?

Une  question  s’impose.  Quelle  est  l’origine  de  ces  Gens  du  Nord  disséminés dans des régions jadis réputées inhabitables ? Descendent-ils des fils de Noé (confortant   ainsi   les   thèses   monogénistes)   ou   s’agit-il   d’autochtones   (ce   qui donnerait foi des arguments polygénistes) ? Ont-ils connu le péché originel ?

La cacophonie sur l’origine des Esquimaux se doit d’être appréhendée dans le cadre  plus  général  des  débats  d’idées  –  théologiques,  géographiques  et  proto- ethnologiques – inaugurés par la Découverte d’un Mundus Novus inconnu aux Anciens.

Contre toute interprétation hérétique, le peuplement des terres liminaires n’autorise   pas   une   mise   en   discussion   du   monogénisme   et   s’inscrit   dans   le plurimillénaire mouvement migratoire de l’humanité censée progresser – de façon concentrique – de l’épicentre civilisationnel (Jérusalem) à la périphérie de l’œcoumène (l’Extrême Septentrion).

Selon la thèse monogéniste, les Esquimaux descendraient d’Adam, l’ancêtre commun et auraient atteint ces régions éloignées et inhospitalières depuis l’Asie ou l’Europe, par un trajet terrestre ou par voie maritime. Il devient alors légitime de s’intéresser sur la provenance des Sauvages du Nord et leurs relations de cousinage avec d’autres peuples exotiques ; les Pygmées du Nord seraient-ils de la même “race” que les Samoyèdes et les Lapons ? Cela prouverait l’existence d’un passage praticable de l’Europe en Amérique par le Groenland.

A corroborer la thèse d’une origine européenne des Esquimaux concourt la supposée parenté, voire les affinités phonétiques, entre leur langue gutturale – aux assonances étranges – et le Basque, comme le souligne Nicolas Jérémie :

« Leur langage, quoique très corrompu, a cependant quelque rapport avec la langue Biscaienne ».

De même, le   père  jésuite  Charlevoix, préfet d’études de Voltaire, s’empresse de rappeler que les Esquimaux affichent une ressemblance certaine aux « Nations »  du  Vieux Continent et de l’Asie septentrionale.

A contrario, Isaac de la Peyrère, auteur des Prae-adamitae (1655), pourfend, dans sa Relation du Groenland, (1647), l’hypothèse selon laquelle l’Amérique Septentrionale aurait été atteinte et peuplée par des vagues migratoires en provenance de l’Europe Septentrionale. Il utilise l’insularité du Groenland – ni rattaché au Mundus Novus, ni à la Tartarie asiatique – pour confirmer ses thèses polygénistes.

Dans le débat sur l’origine de cette proto-humanité fière et industrieuse, cruelle et  barbare,  l’habilité  à  forger  le  fer  est  considérée  une  preuve  de  l’ascendance européenne  (tandis  qu’en  réalité  il  s’agit  d’un  apprentissage  par  mimétisme  de contact) :

« […] très caressants et très vifs […] grands parleurs et ils gesticulent autant qu’ils parlent […], écrit Raudot, adroits, ils forgent mieux le fer que nos plus habiles forgerons et construisent aussy bien que nos meilleurs charpentiers ».

Projective et ambivalente, l’image des Sauvages du Nord obéit par ailleurs aux impératifs idéologiques et théologiques d’une Europe amputée de son unité religieuse et foncièrement antisémite.

Dans son œuvre Voyage autour de la Terre, Jean de Mandeville avait repris la légende des peuples clausi, entourés de chaînes infranchissables au nord de l’Asie   et   de   l’Extrême   Septentrion,   qui   remonte   au   Roman   d’Alexandre   et l’interprète dans une perspective apocalyptique à travers le prisme d’un antisémitisme de plus en plus virulent :

« En ces montagnes sont enclos les Juifs des dix tribus, que l’on appelle Gog et Magog, et ils n’en peuvent sortir de nul côté. […] On dit cependant qu’ils sortiront au temps de la venue de l’Antéchrist et qu’ils feront grand carnage des Chrétiens. C’est pourquoi les Juifs qui demeurent dans les autres terres apprennent toujours à parler hébreu dans  l’espoir  de  pouvoir  parler  à  ceux  des  montagnes  de  Caspille quand ils sortiront et de les conduire en chrétienté pour détruire les Chrétiens ».

Dans son traité, Victoria contra Judaeos (1489), l’évêque Petrus Brutus identifie aussi les  hordes  sataniques  de Gog et Magog  avec les  Dix  Tribus  d’Israël.  Après  la captivité assyrienne, celles-ci se seraient dispersées vers l’Orient et l’Extrême

Septentrion et auraient vagué jusqu’à atteindre les Indes occidentales et… le Groenland.

Emise par l’éminent théologien et hébraïste Gilbert Génébrard, cette hypothèse repose, entre autres, sur l’interprétation d’un passage du IVe Livre d’Esdras se référant à la migration des Dix Tribus vers une terre jamais frôlée par pied humain. D’ailleurs, certains des plus éminents cartographes de la Renaissance, (entre autres, Contarini, Ruysch, Waldseemüller) représentent les Iudei Clausi, prisonniers entourés de chaînes infranchissables au Nord de l’Asie.

Dans sa Description et Histoire Naturelle du Groenland,  le  missionnaire  et évêque danois Hans Eggede, disciple de Linné, identifie les Sauvages groenlandais, Bible à l’appui (Levit. 19 ; Esdras, Lib.IV), avec les Descendants des « Enfans d’Israël », qui furent transférés en Assyrie et ensuite furent dispersés dans des Pays inconnus :

« Comme dans tout cela ils conviennent avec les juifs  et  que  dans diverses autres choses ils ont des usages Judaïques,  comme  de pleurer  sa virginité, de se faire des marques sur la peau et de se couper les cheveux  en  rond,  comme  le  Seigneur  l’ordonna  aux  Enfans  d’Israël. Quand je fais réflexion à ces choses et à beaucoup d’autres qui sont en usage chez eux, et qui semblent venir du Judaïsme,  j’entre  dans  la pensée d’un certain Auteur, par rapport à ce qu’il a écrit touchant les Américains ; sçavoir qu’il a  trouvé  parmi  eux  tant  d’usage  Judaïques, qu’il croit que c’est une race Juive, ou plutôt les Descendants des Enfans d’Israël,  qui  furent  transférés  en  Assyrie  et  qui  ensuite  furent  dispersés dans des Pays inconnus ».

La reconduction des Sauvages groenlandais à une origine adamique, même si c’est au titre de descendants des « races maudites », participe à contrer les thèses polygénistes du XVIIe siècle.

Au  début  du  XVIIIe siècle,  l’Altérité  quitte  le  biologique  pour  s’inscrire  dans la culture : les Esquimaux sont alors assimilés à la préhistoire culturelle de l’Europe et se configurent comme un argument idéologique et théologique puissant au service du combat contre l’athéisme et les dérives polygénistes.

Le jésuite Joseph-François Lafitau, savant et voyageur, qui est considéré le père de l’ethnologie comparée, reconnait aux Esquimaux une pleine appartenance à la « race adamite ».

Issues    du    monothéisme    juif,    les    religions    païennes    –    qu’elles    soient contemporaines ou qu’elles remontent à l’Antiquité  -, se  configurent, selon Lafitau, comme une forme corrompue, voire dégénérée, de la religion originelle. Aussi, le Jésuite tente de déceler chez les peuples les plus primitifs quelques traces du monothéisme originel afin de corroborer le présupposé théologique de l’universalité et de la naturalité du sentiment religieux, argument qu’il mobilise dans le combat contre l’athéisme.

Dans le cadre d’une pensée évolutionniste encore in nuce, les Sauvages du Nord intègrent ainsi la famille adamique, car ils possèdent le sentiment religieux qui se manifeste, entre autres, par le culte du feu. En cela, ils rejoignent les Anciens qui vénéraient l’ignis elementaris, le feu sacré.

Le  père  Lafitau  démystifie  le  topos  de  l’Esquimau  sanguinaire  et  violent  et procède à un rapide excursus sur la phénoménologie des Premières Rencontres, rappelle la genèse des relations conflictuelles entre les Esquimaux et les Européens dont il impute l’origine aux « trahisons » perpétrées par les Biscaïens. La cause de cette mésentente serait à rechercher dans le viol perpétré par un Blanc aux dépends d’une Esquimaude. Ainsi Lafitau reconnaît les Inuit comme porteurs d’une forme, peut-être balbutiante, mais originale de culture.

La métamorphose de l’homme sauvage en homme primitif fait de l’Esquimau un être historique.

Néanmoins, les Inuit sont-ils une race maudite ou une humanité dégénérée ? Sont-ils des fils d’Adam ou des préadamites ? Enfance ou crépuscule de l’humanité

? Des « animaux humains » ou des primitifs attardés ? Qu’en pensent les Philosophes des Lumières ?

 

§ 6. Les Esquimaux des Lumières

Anti-modèle face aux normes de la civilisation occidentale, les Esquimaux deviennent, sous la plume des Encyclopédistes, la figure archétypale d’une sauvagerie redoutable et redoutée, d’une humanité dégradée en deçà de la civilité et en dehors de l’histoire jusqu’à correspondre à l’idéaltype du Sauvage tel qu’il est esquissé dans les articles éponymes de l’Encyclopédie34

« Sans lois, sans police, sans religion, & qui n’ont point d’habitation fixe  […] Une grande partie de l’Amérique est  peuplée  de  sauvages,  la plupart encore féroces, & qui se nourrissent de chair humaine. Voyez ANTHROPOPHAGES ».

Dans l’article Humaine Espèce, Denis Diderot, suivant  Buffon,  dessine l’image des Gens du Nord à la « figure bizarre », laids et stupides, appartenant à une même « race d’hommes dégénérée » tout en demeurant affiliés à la famille adamique.

Dans Le Rêve de D’Alembert, Diderot lui fait dire :

« Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas à l’image d’une espèce qui passe ? ».

Diderot considère qu’il existe une inégalité intellectuelle entre les hommes. Et cela, en dépit de l’unité du genre humain et du droit à l’égale dignité entre les individus (ce qui lui fera condamner l’esclavage). Le genre humain n’est pas composé « d’espèces essentiellement différentes », rappelle le Philosophe en adepte du monogénisme : les différences entre « races », c’est-à-dire entre « variétés d’humains », sont attribuables à un déterminisme contextuel qui renvoie d’abord au milieu géo-climatique, aux cadres et mécanismes de socialisation.

L’image des Esquimaux laids, grossiers et superstitieux se construit par un glissement du registre descriptif au jugement de valeur : du physique au moral. Il en ressort un portrait qui, en dépit d’un refus du déterminisme biologique, leur impute une forme d’infériorité intellectuelle congénitale. Ce que révèleraient, à l’aune du rationalisme des Lumières, la pratique de la « sorcellerie » et l’attachement à maintes formes de « superstition ».

Ainsi, Diderot emprunte le langage analogique afin de cerner les marqueurs phénotypiques des « espèces » esquimaudes. Procédant par un jeu d’analogies, sa dynamique descriptive s’articule autour de la comparaison entre les Esquimaux du Mundus Novus et les « nations sauvages » d’Europe (in primis les Lapons, les Irlandais et les Ecossais) et d’Asie (les Tartares et les Samoyèdes), établissant – par un système de correspondances multiples et croisées – à la fois des parentés et des différences. L’altérité indicible se traduit ainsi en différence dicible et mesurable en fonction de schémas culturels déterminés.

Pour sa part, le Chevalier De Jaucourt, disciple de Montesquieu, auteur de la vox « Eskimaux » dans l’Encyclopédie, procède à la construction d’une imago stéréotypée de ce qu’il nomme, par une hyperbole stigmatisante et dévalorisante, les « sauvages des sauvages ».

La vox « Esquimaux » de l’Encyclopédie apparaît, en effet, étrangement sommaire,   construite   par   calques   et   parsemée   d’ellipses   signifiantes.   Le   choix bibliographique du Chevalier se porte sur deux ouvrages, certes datés mais de référence  :  dans l’ordre,  la  Relation du  Groenland  d’Isaac  de  La  Peyrère,  dont le texte original français est repris dans le Recueil de voyages au Nord (Amsterdam, J.F. Bernard, 1710), et les Mémoires de l’Amérique Septentrionale du Baron de Lahontan (1705), ainsi que sur l’Extrait d’une lettre de Ste Helene, du 30 Octobre 1751 [dont j’ai pu  identifier  l’Auteure].  Il  s’agit  de  Mère  Marie-André  Duplessis  de  Sainte-Hélène, hospitalière de l’Hôtel-Dieu de Québec qui correspondait depuis la Nouvelle-France b

« Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas à l’image d’une espèce qui passe ? »36.

Diderot considère qu’il existe une inégalité intellectuelle entre les hommes. Et cela, en dépit de l’unité du genre humain et du droit à l’égale dignité entre les individus (ce qui lui fera condamner l’esclavage). Le genre humain n’est pas composé « d’espèces essentiellement différentes », rappelle le Philosophe en adepte du monogénisme : les différences entre « races », c’est-à-dire entre « variétés d’humains », sont attribuables à un déterminisme contextuel qui renvoie d’abord au milieu géo-climatique, aux cadres et mécanismes de socialisation.

L’image des Esquimaux laids, grossiers et superstitieux se construit par un glissement du registre descriptif au jugement de valeur : du physique au moral. Il en ressort un portrait qui, en dépit d’un refus du déterminisme biologique, leur impute une forme d’infériorité intellectuelle congénitale. Ce que révèleraient, à l’aune du rationalisme des Lumières, la pratique de la « sorcellerie » et l’attachement à maintes formes de « superstition ».

Ainsi, Diderot emprunte le langage analogique afin de cerner les marqueurs phénotypiques des « espèces » esquimaudes. Procédant par un jeu d’analogies, sa dynamique descriptive s’articule autour de la comparaison entre les Esquimaux du Mundus Novus et les « nations sauvages » d’Europe (in primis les Lapons, les Irlandais et les Ecossais) et d’Asie (les Tartares et les Samoyèdes), établissant – par un système de correspondances multiples et croisées – à la fois des parentés et des différences. L’altérité indicible se traduit ainsi en différence dicible et mesurable en fonction de schémas culturels déterminés.

Pour sa part, le Chevalier De Jaucourt, disciple de Montesquieu, auteur de la vox « Eskimaux » dans l’Encyclopédie, procède à la construction d’une imago stéréotypée de ce qu’il nomme, par une hyperbole stigmatisante et dévalorisante, les « sauvages des sauvages ».

La vox « Esquimaux » de l’Encyclopédie apparaît, en effet, étrangement sommaire,   construite   par   calques   et   parsemée   d’ellipses   signifiantes.   Le   choix bibliographique du Chevalier se porte sur deux ouvrages, certes datés mais de référence  :  dans l’ordre,  la  Relation du  Groenland  d’Isaac  de  La  Peyrère,  dont le texte original français est repris dans le Recueil de voyages au Nord (Amsterdam, J.F. Bernard, 1710), et les Mémoires de l’Amérique Septentrionale du Baron de Lahontan (1705), ainsi que sur l’Extrait d’une lettre de Ste Helene, du 30 Octobre 1751 [dont j’ai pu  identifier  l’Auteure].  Il  s’agit  de  Mère  Marie-André  Duplessis  de  Sainte-Hélène, hospitalière de l’Hôtel-Dieu de Québec qui correspondait depuis la Nouvelle-France

« Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas à l’image d’une espèce qui passe ? »36.

Diderot considère qu’il existe une inégalité intellectuelle entre les hommes. Et cela, en dépit de l’unité du genre humain et du droit à l’égale dignité entre les individus (ce qui lui fera condamner l’esclavage). Le genre humain n’est pas composé « d’espèces essentiellement différentes », rappelle le Philosophe en adepte du monogénisme : les différences entre « races », c’est-à-dire entre « variétés d’humains », sont attribuables à un déterminisme contextuel qui renvoie d’abord au milieu géo-climatique, aux cadres et mécanismes de socialisation.

L’image des Esquimaux laids, grossiers et superstitieux se construit par un glissement du registre descriptif au jugement de valeur : du physique au moral. Il en ressort un portrait qui, en dépit d’un refus du déterminisme biologique, leur impute une forme d’infériorité intellectuelle congénitale. Ce que révèleraient, à l’aune du rationalisme des Lumières, la pratique de la « sorcellerie » et l’attachement à maintes formes de « superstition ».

Ainsi, Diderot emprunte le langage analogique afin de cerner les marqueurs phénotypiques des « espèces » esquimaudes. Procédant par un jeu d’analogies, sa dynamique descriptive s’articule autour de la comparaison entre les Esquimaux du Mundus Novus et les « nations sauvages » d’Europe (in primis les Lapons, les Irlandais et les Ecossais) et d’Asie (les Tartares et les Samoyèdes), établissant – par un système de correspondances multiples et croisées – à la fois des parentés et des différences. L’altérité indicible se traduit ainsi en différence dicible et mesurable en fonction de schémas culturels déterminés.

Pour sa part, le Chevalier De Jaucourt, disciple de Montesquieu, auteur de la vox « Eskimaux » dans l’Encyclopédie, procède à la construction d’une imago stéréotypée de ce qu’il nomme, par une hyperbole stigmatisante et dévalorisante, les « sauvages des sauvages ».

La vox « Esquimaux » de l’Encyclopédie apparaît, en effet, étrangement sommaire,   construite   par   calques   et   parsemée   d’ellipses   signifiantes.   Le   choix bibliographique du Chevalier se porte sur deux ouvrages, certes datés mais de référence  :  dans l’ordre,  la  Relation du  Groenland  d’Isaac  de  La  Peyrère,  dont le texte original français est repris dans le Recueil de voyages au Nord (Amsterdam, J.F. Bernard, 1710), et les Mémoires de l’Amérique Septentrionale du Baron de Lahontan (1705), ainsi que sur l’Extrait d’une lettre de Ste Helene, du 30 Octobre 1751 [dont j’ai pu  identifier  l’Auteure].  Il  s’agit  de  Mère  Marie-André  Duplessis  de  Sainte-Hélène, hospitalière de l’Hôtel-Dieu de Québec qui correspondait depuis la Nouvelle-France

avec son amie d’enfance Marie-Catherine Homassel-Hecquet, « où il est parlé de la nation des Efquimaux ».

Le Chevalier De Jaucourt procède au découpage de ces sources documentaires dont il reprend des extraits qu’il copie ad litteram ou paraphrase. Le texte emprunte un schéma descriptif assez conventionnel : description du locus geographicus et du climat, rappel des singularités anatomiques et culturelles des Esquimaux, évocation de leur découverte, de leurs activités économiques et, en corollaire, la liste des sources bibliographiques.

Comme les animaux sauvages, ces « homines bestiales » habitent des trous souterrains, où ils entrent à quatre pattes et sont friands de l’huile de phoque qu’ils avalent goulument. Les comparaisons animalières renouent avec l’image négative des Esquimaux affreux et indomptables « animaux-humains », à la lisière entre l’homme et la bête. La nourriture devient le signe tangible et le marqueur symbolique d’une sauvagerie extrême, d’autant  plus détestable qu’elle se double de la pratique de l’anthropophagie que Mère Marie-André Duplessis de Sainte Hélène et, dans son sillage, le Chevalier, appréhendent comme l’une des mœurs alimentaires courantes :

« Ce sont les sauvages des sauvages, & les seuls de l’Amérique qu’on n’a jamais pû apprivoiser ; petits, blancs, gros, & vrais anthropophages ».

La description semble suggérer un  déterminisme  géo-climatique  qui  influerait  sur la «nature» et le « caractère » rude et indomptable  des  Esquimaux.  Aucune allusion n’est faite, par contre, aux diatribes entourant leur origine, ni  à  leur nomadisme. Ce qui paraît surprenant si l’on considère nombre de récits  de voyage ayant comparé, voire identifié, les Esquimaux avec les Scythes ou les Tartares.  Qui plus est, le nomadisme, dans la culture gréco-latine  et chrétienne, est perçu  comme  un trait propre des « Barbares », des « possédés dionysiaques » et des furies sataniques. Ce qui aurait conforté davantage l’image dépréciative des Esquimaux esquissée par De Jaucourt.

Ainsi l’article de l’Encyclopédie reproduit-il de longs passages de l’Extrait, que De Jaucourt reprend de manière quasi-plagiaire, tout en s’évertuant à en censurer tout passage contenant un soupçon d’appréciation positive sur les Esquimaux, leurs mœurs et leur culture matérielle. Le Chevalier-t-il purge-t-il la description que Mère Marie-André Duplessis de Sainte Hélène donne des femmes inuit de toute connotation louangeuse. Il n’est ait nullement mention notamment à l’extraordinaire habilité  des  Esquimaudes  dans  la  couture.  De  l’univers  féminin  il  ne  reste,  sous  la plume du Chevalier, que l’image de l’Esquimaude allaitant son enfant. Ainsi écrit-il laconique, en plagiant sa source :

« Les femmes portent leurs petits-enfans sur leur dos, entre les deux tuniques, & tirent ces pauvres innocens par-dessous le bras ou par-dessus l’épaule pour leur donner le téton ».

Cette œuvre de censure est d’autant plus surprenante que la culture matérielle des Esquimaux a été célébrée unanimement par les sources anciennes autant que modernes. Cela prive l’article « Eskimaux » du Chevalier De Jaucourt de toute référence à l’industria ingeniumque des Inuit, telle qu’elle se manifeste, de manière paradigmatique, dans l’édification des « cabanes de neige » (les igloos) pourtant évoquées par la Religieuse, ou dans la réalisation de lunettes de neige, objet qu’il décrira, plus tard, dans la vox « Yeux à neige »40. Cette omission est d’autant plus surprenante que les Encyclopédistes prêtaient une attention toute particulière aux arts et techniques ainsi qu’à la culture matérielle.

De surcroît, De Jaucourt efface – dans son intégralité  – le  passage, par ailleurs  fort instructif, que la Religieuse consacre aux jeunes Esquimaudes faites prisonnières et « domestiquées ». Affranchies de l’emprise de Satan grâce à la Conversion, elles sont promises à devenir, souligne la Religieuse, des servantes laborieuses au service des colons. Mère Marie-André de Sainte-Hélène insiste sur la valeur marchande des indigènes considérés un bien convoité, « cher » mais malheureusement  « fragile »  (sic). Aucune commisération  pour  « ces  pauvres créatures » non seulement privées  de leur liberté, mais condamnées de surplus à une mort annoncée :

« On a pris quelques petites Efquimaudes que l’on a apprivoifées ici  ; j’en  ai vû mourir dans notre Hôpital ; filles gentilles, blanches  faites  prisonnières, propres & bien chretiennes, qui ne confervoient rien de fauvage. Elles parloient bon François, & quoiqu’elles fe pluffent dans les maifons où elles demeuroient, elles ne vêcurent pas longtemps, non plus que les autres Sauvages qui font chez les François. On achête ici  ces fortes d’efclaves bien chers, à cause  de  la  rareté  des  domeftiques,  & l’on n’en est pas mieux, car ils meurent bien-tôt ».

Pourquoi De Jaucourt censure-t-il ces informations venant qui plus est d’un témoin oculaire ? Pourquoi passe-t-il sous silence – et ne condamne-t-il pas – ces pratiques   coloniales   aberrantes   et   inhumaines,   alors   même   que   la   notice

« Eskimaux »  paraît  en  1755,  année  où  il   réclame,  dans  la  même   Encyclopédie, l’abolition de la « traite des nègres » ?

 

Pourquoi ce dépositaire d’un savoir encyclopédique et polyglotte livre-t-il dans l’Encyclopédie une description des Esquimaux si brouillonne et lacunaire ? Pourquoi choisit-il des sources qu’il estime lui-même peu fiables ? Pourquoi oblitère-t-il toute une littérature de voyage qu’il aurait pu facilement consulter et que, ce qui est bien étonnant, il connaissait bien et citait ailleurs ?

Appréhendée sous le registre de l’hyperbole, l’imago des Esquimaux véhiculée par l’Encyclopédie se place sous le signe de la caricature, de la partialité et de l’imprécision.  Construite  par  ellipses,  omissions  et  généralisations,  elle  est  façonnée par une lecture empêchée, orientée et réductrice des sources d’époque.

Ce qui est d’autant plus frappant au regard de l’esprit scientifique qui est la marque même des Lumières.

Sous la plume de Diderot et du Chevalier De Jaucourt, les Esquimaux deviennent le symbole même d’une différence anthropologique extrême et inquiétante qui serait le fruit des déterminismes géographiques et climatiques.

Loin de la figure idéalisée et esthétisante du Bon Sauvage, ils demeurent une humanité liminaire, dépourvue de toute civilité mais appartenant, malgré tout, au consortium de la famille humaine.

Dans une conception hiérarchisante et eurocentrée de l’humanité, unique par nature mais indéfiniment diverse dans ses attributs, les Esquimaux incarnent, au siècle des Lumières, l’idéaltype du Sauvage plongé dans la “durée immobile” d’une éternelle préhistoire, promis à l’enfer de la dégénérescence.

 

Septembre 2018