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Paroles d’experts avec Virginie Martin, politologue

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  • by axelle

Politologue. Docteure en sciences politiques et HDR en sciences de gestion/Kedge Business School
Présidente du think tank Different

Le Cercle de la Licra : Pouvez-vous définir le Laboratoire Think tank Different, ses missions, son objectif, sa démarche intellectuelle, sa méthodologie ?
Ce terme Different, regroupe deux choses : le premier élément est d’essayer de penser out of the box, c’est à dire avoir des regards un peu décentrés et ne pas être complètement dans le mainstream, la pensée dominante et les représentations dominantes (le traditionnel colbertisme peut nous sauver, la laïcité à la française est la seule façon de rendre effectives nos valeurs d’égalité et de liberté, etc). Mais plutôt essayer d’aller un petit peu à côté, un petit peu de biais et de prendre des chemins de traverses. C’est notre méthode, absolument capitale dans notre démarche de Think Tank Different.

Second point qui relève de la différence, c’est que nous essayons de prendre tous les thèmes sociétaux, économiques, financiers, politiques, diplomatiques, écologiques, et de les traiter sans hiérarchisation, puisqu’en définitive, on estime qu’il convient désormais de penser dans la transdisciplinarité, dans la transversalité, dans l’hybridation des disciplines et des méthodes de pensée.

Pour illustrer mon propos, prenons l’exemple de la question du genre, qui paraît être excessivement centrale au sein de Think Tank Different, alors qu’elle ne l’est pas plus qu’autre chose en réalité, mais elle est importante au même titre que les questions économiques, financières, écologiques… Pourquoi ? Parce qu’elle met en question des entrées qui sont celles des identités multiples, la problématique liée aux frontières, la question de l’ex imité, l’intimité, le dedans, le dehors, qui suis-je, quels sont les regards qui sont assignés sur moi, quelles sont les injonctions que je suis obligée d’intégrer… La question du genre interroge aussi la question de l’incomplétude de l’homme, elle interroge la question de, est ce qu’il faut oui ou non désanthropocentrer notre vision, etc… pour finalement retomber sur des fondamentaux économiques, politiques, éthiques, écologiques à partir de la simple question du genre. Alors que dans les think tanks « classiques », le genre est une question secondaire et subsidiaire, la question du genre est traitée comme une question fondamentale au sein de Think Tank Different.

Pour résumer, on doit penser les choses de manière globale. Séquencer, hiérarchiser et découper ne devraient plus être la matrice principale aujourd’hui. Aussi, il est temps que les chercheurs contribuent à l’élaboration d’une vision globale qui prenne en compte l’état réel du monde.

Think Tank Different s’octroie la liberté de concevoir, de dire et de « penser différent ». Aussi ce Laboratoire politique se veut un véritable lieu de recherche : une recherche, en toute liberté de solutions inédites découlant d’une nouvelle conception politique du monde à construire. Nous ne nous interdisons aucune question, aucun problème, ni aucune problématisation. Nous affrontons les questions qui clivent les partis, les idéologies et les conceptions du monde autorisées. Prenant acte de ce qui se passe dans la société, sans tabous -ce sont bien souvent ceux-ci qui empêchent la reconnaissance des problèmes et contribuent à les aggraver- nous tentons d’établir des diagnostics, lesquels, s’ils peuvent apparaître complexes, ont le mérite de ne dénier aucune des tensions qui traversent la société. Nous cherchons systématiquement à nous décentrer par rapport à nos façons de penser trop souvent occidentalo-centrées.

 

Le Cercle de la Licra : Un Think Tank qui aborde les sujets clivants en les détabouisant…
C’est notre parti pris de traiter des sujets quels qu’ils soient, sans tabou et librement. Nous ne sommes pas dans une sorte de morale politique qui ferait que ceci est discutable, cela ne l’est pas. C’est une posture forte dans Think Tank Different.

Prenons l’exemple de la laïcité en France qui est une thématique qui, dans son expression actuelle, ne se discute plus. Les organismes et institutions se replient sur eux-mêmes sans se remettre en question. Ne faudrait-il pas au contraire, sereinement, mettre les choses à plat et considérer la réalité de ce que l’énonciation et l’application de ce principe provoquent ? Ne faudrait-il pas tenter un aggiornamento de ce que beaucoup considèrent, à raison, comme un pilier de notre démocratie sans pour autant renoncer à ce que ce principe énonce comme valeurs ? Or c’est le contraire qui se produit. La France est très conservatrice, ses élites se reproduisent à l’infini, ses thématiques se reproduisent elles-mêmes à l’infini. Les principes se figent alors en dogmes avec tout ce que cela entraîne de rigidité et de repli frileux.

 

Le Cercle de la Licra : Think Tank Different est-il avant-gardiste et en avance par rapport à d’autres Think Tank ?
Est-ce que nous sommes en avance sur nos réflexions et notre méthodologie ou est-ce que la France est en retard par rapport aux évolutions contemporaines provoquées par la mondialisation ? D’autres sociétés (scandinave, voire américaine ou indienne) ont développé d’autres types de régulations démocratiques qui par certains aspects semblent plus adaptés aux transformations récentes. Sont-elles plus dans leur temps ? Sans vouloir les copier, ce qui n’aurait pas de sens, Il pourrait être pertinent de penser avec elles, plutôt que de soit les encenser, soit leur dénier toute pertinence pour imaginer la France de demain. En tout cas, il nous semble que c’est la société française qui est en retard et qui ne veut pas bouger par conservatisme, par élitisme et par reproduction sociologique de ses élites, qu’elles soient affairistes ou énarchiques. Les personnes qui nous gouvernent fonctionnent avec des concepts archaïques, et ne comprennent pas les enjeux fabuleux de l’horizontalité et du monde multipolaire. La France ne veut pas sortir du patriarcat et de sa culture coloniale, nous sommes toujours ethno-centrés, endogamiques… On essaye toujours d’appliquer des vieilles recettes dans un monde complètement mouvant.

 

Le Cercle de la Licra : Passons aux questions thématiques, vous évoquiez la question du genre en début d’entretien, le mouvement féministe Femen créé en 2006 internationalement connu pour ses actions provocatrices faisant de ses militantes des égéries du féminisme, est-il indispensable à l’évolution du féminisme ?
Nous sommes en train de perdre du terrain sur cette question du féminisme. En 2012 il était question de parler de genre, c’est-à-dire de la construction sociale des sexes, la construction hiérarchisée des sexes. C’est cela le genre, ce n’est pas autre chose. Un an après, avec tous les débats et les instrumentalisations des uns et des autres, le genre est en train de passer à la trappe parce que l’on nous sert toutes sortes de fantasmes. Certains mouvements très classiques et traditionalistes ont affirmé que le genre amènerait forcément à la transsexualité par exemple. Donc la peur et les crispations régissent notre société française où l’on préfère parler de l’égalité homme/femme. Et nous assistons encore à une régression colossale ces dernières années, surtout de 2012 à 2013 puisque le genre est devenu interdit et persona non grata dans le champ lexical politique.

Je pense qu’il faut réhabiliter la question du genre dans les universités françaises comme elles le sont dans les universités de Tel Aviv et de Cambridge qui ont des programmes d’enseignement des Cultural studies. Il nous faut en effet avoir de nouveaux regards pour re(penser) les environnements contemporains, une théorie Queer de l’espace public.

Pour revenir à la question du féminisme, alors que les féministes ont échoué et que le rapport de force est en leur défaveur, arrive le mouvement des Femen avec son lot d’ultra médiatisation. C’est un double échec, voire une double peine : le genre perd du terrain et on a, à la place, des femmes médiatiques, dont le discours politique est assez peu construit, mais qui en revanche font parler d’elles parce qu’elles se dénudent. Les Femen utilisent les codes sociaux et les stéréotypes liés aux femmes pour être visibles et intéresser le monde médiatique. Leurs apparitions sont les représentations typiques, notamment la jeunesse et la nudité, de ce que l’on attend des femmes.

En fait, elles ne dénoncent pas forcément les injonctions faites aux femmes mais les intègrent et les utilisent pour défendre leur cause. Elles répondent à l’injonction masculine qui dit « toi femme tu es un objet sexuel » et elles répondent «puisque tu me prends pour un objet sexuel, je vais te donner moi, en tant qu’objet sexuel ». Le problème est qu’elles donnent raison aux sexistes et au patriarcat et «offrent» aux médias les occasions de les mettre en une, parce que le féminisme s’accompagne d’un new-look, même si leur discours n’est pas audible et qu’il est politiquement faible, alors que les médias n’ont jamais mis en une Simone de Beauvoir par exemple. Est-ce que la liberté de la femme, c’est se retrouver à la une des journaux ? Et surtout quid du discours politique ?

Deuxièmement, elles font la leçon aux femmes occidentales françaises, « qui ne vont que dans les colloques et que personne n’écoute ». Les Femen sont sur des démarches directives, elles ont des attitudes de verticalité et vont expliquer dans le monde arabo-musulman ce qu’est la liberté de la femme, provoquer et jouer avec la nudité en terre d’islam… Mais pourquoi faire? N’est-ce pas une attitude post coloniale que d’imposer en terre d’islam la nudité ?

Pour résumer, on pourrait dire que pour être Femen et féministe, il faut accepter d’exhiber sa nudité et de mettre de côté les marqueurs considérés comme non légitimes, la religion par exemple. Elles ont donc leur façon propre de concevoir le féminisme, et ce que doit être une femme, qui exclut, de fait, un certain nombre d’entre elles.

 

Le Cercle de la Licra : Autre sujet, les députés français ont adopté une proposition de loi supprimant le mot «race» du Code pénal, du Code de procédure pénale et de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Cette suppression du mot « race » a suscité un débat au sein même des associations antiracistes et des centres de recherches. Quel est le point de vue de Think Tank Different ?
Pourquoi ne pas le supprimer, mais Think Tank Different pense surtout que les études sur les questions de discrimination et de racisme doivent pouvoir être menées en France. Or il n’y a pas de données sur les « races studies » comme aux Etats-Unis. La suppression du mot race ne doit pas empêcher les chercheurs d’utiliser ce mot dans leurs recherches. Les niveaux sont différents : il y a ceux qui cherchent et il y a ceux qui combattent le racisme.

 

Le Cercle de la Licra : Le droit de vote aux élections locales pour les étrangers non-communautaires est un débat vieux de trente ans qui a resurgit sur le devant de la scène politique. Quel est votre point de vue ?
Selon moi, cette question ne devrait plus se poser. Les frontières sont ouvertes. Le monde est ouvert. Pourquoi ne serait-il pas ouvert par nous démocraties occidentales ? Par ailleurs, on sait que les étrangers non communautaires sont issus pour la plupart de l’Afrique du Nord et qu’ils « représentent le spectre frontiste, l’étranger, le musulman et l’arabo-musulman » ; ce qui crispe le débat et qui divise les politiques qui pensent que si l’on donne le droit de vote aux étrangers non communautaires, le FN augmente. Du coup, ce qui est étrange en termes de politologie pure, c’est que le FN sert dans beaucoup de cas de réflexion comme référent. C’est lui que l’on regarde. Mais à force de le regarder pour le contenir, on lui donne raison, on crédite ses thèses « puisqu’ en le regardant, on légitime le regard ». C’est un problème, car aujourd’hui, au lieu d’être en rupture avec les postures frontistes d’extrême droite qui parcourent l’Europe, du Nord au Sud, on n’oppose aucun discours de rupture par rapport à ces discours extrémistes et ceux qui les prononcent. En cautionnant les systèmes de repli, nous cautionnons l’extrême droite qui gangrène l’Europe. C’est toujours la même histoire, au lieu d’être dans un monde ouvert, la France est en dehors de l’Europe, on est dedans quand cela nous arrange, en dehors quand cela nous arrange… Mais non ! Allons dans le monde de demain et d’après-demain. Que risque-t-on ?
L’Europe ne parvient pas à faire le deuil de l’Europe d’antan. Celle-ci veut continuer à exercer cette domination d’antan même si elle sait qu’elle n’y arrivera plus. Elle est fragilisée, elle est fébrile, elle a peur d’elle-même, de l’avenir et donc elle trouve un bouc émissaire, l’autre. On l’a vu par le passé. Or c’est cette Europe, qui ébranlée par sa domination d’antan, se sent menacée car elle ne domine plus l’Europe. Elle pensait qu’elle dominerait le monde, qu’elle serait dans le high tech, le luxe… qu’elle serait le cerveau, et les autres, l’Inde, le Brésil et d’autres pays émergents seraient le grenier du monde, les petites mains. Du coup ces populismes, ce sont des peurs du lendemain, l’Europe a peur. Donc on travaille à l’austérité, on a inventé un 3% chiffre magique auquel personne ne croit à part la machine technocratique. Alors qu’on devrait travailler à l’inventivité, à la créativité, et travailler ensemble avec le numérique, l’écologique, les territoires qui bougent…

 

Le Cercle de la Licra : Le FN en faisant savoir qu’il recrute des jeunes dans toutes les catégories socio-professionnelles laisse entendre qu’il laisse place à la jeune garde. Quelle lecture en faites-vous ?
Il faut y voir deux niveaux : le génie de Marine Le Pen est de faire croire qu’elle est une offre politique nouvelle alors qu’elle-même est en héritage le plus absolu. Elle est la fille de son père. Parmi les députés, il y a une jeune femme qui se nomme Maréchal Le Pen. C’est incroyable cette illusion du neuf. Mais cela fonctionne.
Par ailleurs, si le FN met en avant ces jeunes, c’est qu’il n’a pas de réseaux de notables, très peu de cadres de parti, leurs troupes aguerries et formées sont faibles. Et en même temps, si cela est illusoire, le FN casse les codes et les représentations et ça accrédite les thèses de « si on veut dégager ce personnel politique vieillissant, complètement endogamique et pour une grande partie affairiste, le FN peut finalement représenter une solution ». C’est un leurre évidemment.

 

Le Cercle de la Licra : Enfin, que pensez-vous des nouvelles formes de racisme qui émergent dans la société ?
Ces diverses formes de racismes sont difficilement traitables dans une même matrice. On se heurte à la catégorisation, car aujourd’hui chaque minorité travaille pour elle et chacune a son ennemi : il y a une subdivision des minorités qui aboutit à un cumul des discriminations. Un bouc émissaire en remplace un autre. Aujourd’hui, certains se disent que le bouc émissaire c’est le musulman mais derrière cette « islamophobie » renaît la judéophobie. Un bouc émissaire n’en remplace pas un autre.

Entretien réalisé par Martine BENAYOUN, Présidente-Fondatrice du Cercle de la Licra-Réfléchir les droits de l’Homme.

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