L’Europe : les politiques sans « la » politique

Pour Maxime Lefebvre, auteur de L’Union européenne peut-elle devenir une grande puissance ? publié à la Documentation française (180 pages, 2012), c’est en produisant des intérêts communs que l’Europe pourra influer sur la scène internationale.

 

Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique étrangère de l’Europe, Maxime Lefebvre questionne, dans un texte limpide, la capacité de l’UE à devenir une grande puissance. Première puissance commerciale du monde, grand pourvoyeur d’aide au développement, l’Europe n’est cependant pas une puissance au sens classique du terme, définie par Raymond Aron, cité par l’auteur, comme « la capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités ».

 

Selon la politologue américaine Vivien Schmidt, l’Union européenne ferait « les politiques sans la politique » tandis que les États-nations ont « la politique sans les politiques ». Le paradoxe, en effet, est que si l’Union européenne est encore constituée de puissances westphaliennes, « elle s’est engagée dans un projet de dépassement de la puissance westphalienne », relève Maxime Lefebvre. L’UE a, en effet, investi « progressivement tous les champs de la puissance depuis l’économie, jusqu’à la politique étrangère et même la défense » sans réaliser son unité politique ni parvenir à lever le tabou de la puissance ; l’UE privilégie une vision post-moderne organisant les relations sur des normes partagées plutôt que le rapport de force. « L’Europe s’arrête là où la politique commence » a pu aussi dire l’ancien député européen Jean-Louis Bourlanges au moment des discussions autour du projet de Traité constitutionnel. Jacques Delors n’était guère plus optimiste : « que nous puissions mener une politique étrangère commune parce que nous avons un ministre des Affaires étrangères commun, ce serait un miracle, or les institutions ne font pas de miracle ».

 

En matière de politique étrangère, les États membres défendent en effet une politique étrangère commune et non pas unique. Malgré les avancées réalisées par le Traité de Lisbonne sur la voie d’une diplomatie européenne (nomination d’un Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, mise en place du Service européen pour l’action extérieure, développement d’une politique de sécurité et de défense…), les politiques étrangères nationales subsistent, en effet, à côté de la politique étrangère européenne. Il faut aborder la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) comme un processus sui generis : les modèles issus de l’étude des États sont inappropriés. L’Europe n’est en effet pas une fédération, au plus « une fédération d’États nations » (J.Delors). Comme le souligne Tanguy de Wilde d’Estmael dans son ouvrage sur La PESC au lendemain du Traité de Lisbonne (UCL, Presses universitaires de Louvain), la PESC n’est pas une compétence communautaire ; elle n’est qu’une obligation de coopération permanente.

 

Les grands pays européens (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Italie, Pologne) restent profondément hostiles à la perte de leur autonomie de décision. C’est le cas de la France qui plaide pour une Europe puissance mais est très réticente à européaniser son siège au Conseil de sécurité par exemple. L’Allemagne, de son côté, envisage l’Europe principalement comme une puissance civile et économique. L’Espagne et l’Italie défendent avec force le statut de leur langue n’hésitant pas, par exemple, à opposer leur veto au projet de brevet européen en discussion depuis une dizaine d’années. La Grande-Bretagne appartient à la fois au cercle européen et atlantique et est liée au Commonwealth. Et si la Pologne joue un rôle géostratégique fondamental, pour l’auteur, « la configuration idéale est une convergence entre Berlin, Paris et Londres. C’est là que réside le cœur de la puissance économique et militaire de l’Europe. C’est là que doit se cristalliser une volonté commune » ; les autres Etats membres jouant un rôle principalement d’appui.

 

Maxime Lefebvre estime donc la convergence possible uniquement si elle s’appuie sur des intérêts communs et sur la capacité des grands pays à produire du leadership. Cette convergence est non seulement possible pour l’auteur, mais elle est également souhaitable. Dans un monde anarchique et multipolaire, les Européens doivent renforcer leur poids dans la politique internationale. Les États membres pourraient s’entendre sur des coopérations renforcées qui sont permises sur les questions de défense dans le Traité de Lisbonne.

 

L’auteur n’exclut pas non plus que la crise de la zone euro puisse entraîner les Européens sur la voie « d’un fédéralisme économique, voir politique et militaire » avec un noyau dur basé sur un leadership franco-allemand. Mais il prévient aussi que la construction européenne n’est pas irréversible. « Il faudra beaucoup de volonté pour ne pas laisser l’Union dériver vers sa pente la plus facile : l’ouverture unilatérale et le rejet de la puissance », conclut-il. En tout cas, le fédéralisme qui se dessine semble davantage économique que politique et sera plus contraint que plébiscité.

 

Comme le souligne Elisabeth Guigou dans la préface de l’ouvrage, ce qui est aujourd’hui en jeu, c’est la capacité de l’Union européenne à reconquérir la marge d’action perdue par les États membres individuellement.

Estelle Poidevin, Responsable du Pôle Europe

 

Cet article a également été publié sur le site Nonfiction.