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Les populistes se présentent comme les nouveaux résistants

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  • by axelle

Pour Dominique Reynié, auteur de Populismes: pente fatale (Plon), il est impératif d’ouvrir un débat autour de la recomposition des sociétés européennes sauf à laisser prospérer les mouvements populistes en Europe. Les sociétés européennes doivent parvenir à régler leur rapport aux différences et faire émerger une société de la diversité. Tout en posant des principes essentiels que personne ne peut transgresser: égalité, dignité…, les individus doivent pouvoir choisir leur différence à l’intérieur de cette « société de la diversité » (sexualité, leur religion…).

 

Le Cercle de la Licra : Votre ouvrage analyse la montée du populisme en Europe. Dans quelle mesure le populisme est-il une nouveauté ? Vous y faites d’ailleurs référence au pluriel…

Le populisme existe en effet depuis longtemps. Mais je me réfère à la période actuelle. Ce n’est pas le populisme en tant que tel qui m’intéresse ; c’est le populisme que je vois apparaître aujourd’hui dans l’espace européen. Ce populisme se manifeste principalement au travers d’organisations politiques qui sont capables de réunir un nombre substantiel d’électeurs. En France, Marine Le Pen a rassemblé 6,4 millions d’électeurs à la présidentielle. Et il y a d’autres exemples en Europe, au sein de l’UE comme dans des pays qui n’en sont pas membres (UDC Suisse, parti du progrès en Norvège, …). Je fais remonter ce phénomène à la décennie des années 1990. Le tournant est très net. Des partis d’extrême droite classique confrontés à un échec électoral répété et qui ont épuisé leurs ressources (vieillesse des militants, références qui ne font plus sens), comprennent qu’il y a une opportunité à saisir dans une période troublée. Jean-Marie Le Pen a explicitement indiqué que le FN devait se convertir au populisme. Le leader du FN analyse bien les avantages pour un parti d’extrême droite à effectuer un déplacement vers le populisme ; un terme qui se réfère au peuple et donc à la démocratie. Il échappe ainsi à la critique morale et historique. Les partis d’extrême droite ne sont pas les seuls : certains partis du centre se reconvertissent aussi de même que des partis de droite (FPO). On voit aussi apparaître des partis ex nihilo (Pim Fortuyn aux Pays-Bas).
Ainsi, la confusion que l’on reproche souvent à la notion est pourtant dans la nature même du phénomène populiste. Le populisme apparaît dans des crises de confusion politique; car le populisme est une confusion voulue. Est-ce une notion de droite ou de gauche ? Un rejet de l’Etat ? Est-elle xénophobe ou raciste ? Raciste et antisémite ? Sociale ou libérale ?
Antidémocratique ou pro-démocratique radicale ? Les populistes ont identifié qu’une bonne partie des citoyens se trouvent dans une déshérence partisane radicale. La chute du parti communiste a fait apparaître un monde « mono-idéiste ». On peut essayer de réguler le capitalisme mais un seul modèle semble désormais possible. Ce passage au « mono-idéisme » est, à mon sens, une des causes du populisme. Les populistes offrent une alternative que les altermondialistes n’ont pas réussi à apporter et que les socio-démocrates n’arrivent plus à incarner à cause de la crise des finances publiques. Il y a une crise de la démocratie.

 

Le Cercle de la Licra : Vous évoquez un populisme patrimonial : la peur du déclassement en termes de niveau de vie et la peur de voir disparaître un style de vie.

Oui, on a une combinaison des deux dimensions. Le populisme classique en temps de crise se développe à cause d’une altération du niveau de vie pour une catégorie de personnes. On retrouve aujourd’hui aussi dans le populisme un sentiment d’altération du patrimoine immatériel ; c’est-à-dire des valeurs, d’un style de vie. Cela peut aller, dans l’exemple suisse, jusqu’au paysage urbain (interdiction des minarets). On a le sentiment d’une dépossession culturelle. Les populistes parviennent à se poser en défenseurs de la liberté et de la dignité des femmes en dénonçant comme des pratiques inacceptables l’excision ou le port de la burqa. Ce sont finalement eux les nouveaux résistants. Ils ont inversé le discours.

 

C’est très préoccupant. Les figures politiques et historiques auxquelles nous avons recouru pour lutter contre des idéologies dangereuses ont été manipulées par les populistes ou ont perdu leur force. Cela veut dire qu’il faut soit arriver à les régénérer soit en trouver d’autres. Le populisme est principalement focalisé sur l’immigration de personnes de religion musulmane. S’il y a toujours eu de l’immigration en Europe, on a le sentiment que l’intensité du conflit est plus forte, car elle contient une dimension religieuse. On a le sentiment que notre patrimoine immatériel est menacé.

 

Le Cercle de la Licra : Vous appelez à un débat ouvert. Vous critiquez les partis politiques « qui n’ont pas voulu admettre l’expression publique de telles problématiques ».

Les populistes se sont emparés d’un débat que les grands partis de gouvernement en France ou ailleurs n’ont pas souhaité ou n’ont pas su s’engager. Ils se sont principalement occupés du matérialisme. L’immatériel n’était pas le sujet dans une société sécularisée, désenchantée. Les grands partis travaillaient à la justice sociale, à la redistribution du pouvoir d’achat, à la baisse de la pression fiscale, etc. Il fallait avant tout améliorer le confort matériel. Les populistes sont les premiers à avoir vu qu’il y avait un problème sur les valeurs.
Alors oui, je préconise un débat substantiel, tranquille, sur la recomposition de nos sociétés, plutôt que sur l’immigration. Il faut discuter collectivement des problèmes engendrés par la recomposition ethnoculturelle. Aucun pays n’a su encore donner le jour à un tel débat.

 

Le Cercle de la Licra : Est-ce que vous verriez des lignes de partage avec des options de gauche et de droite pour répondre à ces enjeux ?

La polarisation des partis se dérègle et est définitivement brisée à mon sens. C’est un phénomène lié à l’épuisement des finances publiques, à la globalisation. L’invention de la gauche et de la droite en France s’est faite dans une configuration qui n’existe quasiment plus aujourd’hui: on était déjà globalisé, mais alors c’était nous qui globalisions, la situation démographique n’était pas la même. On commençait à peine à développer les services publics. Aujourd’hui, on déconstruit tout cela, et cela contribue d’ailleurs à alimenter le populisme. Un des éléments qui, selon moi, favorise la montée des populismes est le fait de s’accrocher au clivage gauche-droite tel qu’il a existé. La substance n’existe plus et si on ne réfléchit pas à un autre clivage, les populistes gagneront encore du terrain en dénonçant la fausse évidence.

 

Le Cercle de la Licra : Quel autre clivage pourrait s’y substituer ?

A mon sens, il existe une ligne de partage dans l’opposition ouverture/fermeture : l’ouverture à l’autre, à la mondialisation. Il faudra proposer des solutions pour permettre l’accès à l’ouverture des populations les plus exposées. Je crains un clivage entre les gagnants de la mondialisation et les perdants (30-35% de la population européenne) qui va alimenter les populismes. On peut avoir des clivages sur les solutions entre les tenants d’un retour de l’État, et ceux qui considèreront que la société civile doit être plus puissante. On rentre ici dans le détail des politiques publiques. Par exemple, je défends l’idée qu’il faut des écoles pour les enfants en difficulté avec des enseignements fondamentaux intensifs. Cette proposition ne fait pas l’unanimité. On peut viser le même but avec des options différentes.
L’objectif est de faire en sorte que les gens ne deviennent pas des proies faciles pour les partis populistes car dès qu’on se
trouve face à la peur de perdre son boulot et l’absence de perspective, il y a radicalisation. Or, les partis de droite ou de gauche ne parviennent pas à mettre en place des mécanismes qui protègent les catégories fragiles des effets de la mutation historique que nous vivons. Les populistes prennent d’abord des électeurs à droite et quand ils les ont siphonnés, ils les prennent à gauche. C’est ce qui va se passer avec le PS. Les populistes ont un bel avenir car ils ont un stock d’électeurs à droite et ils s’attendent à capter l’électorat ouvrier qui a voté à gauche (30 % d’entre eux ont voté Hollande). Ces électeurs n’iront pas à l’UMP. On a vu d’ailleurs que la petite fonction publique commençait à voter FN.

 

Le Cercle de la Licra : Cette préoccupation semble avoir été intériorisée par le gouvernement. Pour vous l’échec est « fatal » ?

Les gouvernements en Europe ont tous une épée de Damoclès suspendue au dessus de leur tête à cause de la crise financière. Il ne faut pas sous-estimer le mouvement populiste qui a une redoutable capacité de nuisance. Il est capable de perturber le système politique de chacune des nations européennes. Je crois, en réalité, que l’attachement supposé à la démocratie ne fait pas le poids devant les problèmes économiques et sociaux. Les structures de pouvoir, de contre-pouvoir et les relais au sein de la société ne sont considérés comme légitimes que si les individus ont le sentiment qu’ils accèdent au confort matériel. Demain doit être mieux qu’aujourd’hui. A partir du moment où les gens ont le sentiment ou même vivent l’expérience inverse, on considère que ces structures nous mentent.

 

Vous dressez l’échec du multiculturalisme et vous plaidez pour une troisième voie entre le multiculturalisme de séparation et l’impossible hégémonie ethnoculturelle : la diversité. Le multiculturalisme, c’est la cohabitation entre différents groupes ayant chacun leur culture et leur norme au sein d’une société elle-même porteuse d’une culture et de normes communes à tous ses membres. Les sociétés d’accueil ont pratiqué le multiculturalisme en répondant favorablement à la demande d’une reconnaissance d’une différence culturelle. Mais je pense qu’un multilatéralisme déréglé a finalement conduit au populisme. Il y a des limites au multiculturel. La manifestation d’une singularité ne doit pas conduire à méconnaître la liberté d’un autre et remettre en cause le principe de sa liberté. Il y a une différence que je ne considère pas comme une richesse mais comme une menace pour l’humanité. Il faut que nous arrivions à régler notre rapport à ces différences et à régler l’intensité des différences. Si nous ne faisons rien, des communautés différentes cohabiteront et les individus qui les composent auront plus ou moins accès aux libertés en fonction des caractéristiques culturelles. ce serait à la fois inacceptable pour nous tous, la fin de la laïcité, la fin des valeurs républicaines, dès lors dès lors que nous accepterions collectivement que certains d’entre nous soient de fait privés de certains droites et liberté en raison du hasard de la naissance… Ma position est que nous ne pouvons pas accepter l’atteinte aux valeurs au nom du contrat social que nous avons passé. Je m’inscris dans l’humanisme philosophique, juridique et les droits de l’homme. Je suis en faveur de la formalisation d’un principe selon lequel la reconnaissance que l’on peut accorder à des groupes singuliers ne saurait être détournée pour contester les principes fondamentaux de la société qui autorise et organise une telle reconnaissance. La voie assimilationniste n’est pas non plus la bonne car nous sommes dans des sociétés hétérogènes, globalisées. Je défends donc plutôt une diversité réglée et limitée. Il ne faut pas que la seule expression de la diversité soit la diversité ethnique ou religieuse. Il y a une pluralité de vie dans la communauté que nous formons. Tout en posant des principes essentiels que personne ne peut transgresser : égalité, dignité…, les individus peuvent à l’intérieur de cette société de la diversité choisir leur sexualité, leur religion.

 

Le Cercle de la Licra : Vous évoquez aussi la nécessité de s’attaquer à ces problèmes à l’échelle européenne ?

Tous les États membres affrontent les mêmes problèmes. Il faut une stratégie européenne et non pas seulement nationale contre le populisme. Je propose dans mon ouvrage la construction d’une vraie puissance publique européenne protectrice, redistributrice, solidaire. Nous avons besoin de politiques spécifiques « estampillées » Europe, et visibles en tant que telles. Les gens veulent bien adhérer au projet européen s’ils ont le sentiment que l’Europe agit pour eux et qu’ils peuvent agir sur l’Europe. Ils doivent avoir le sentiment qu’ils ont prise sur l’Europe. C’est absolument majeur sans quoi le consensus autour de la construction européenne volera en éclats.

 

Martine BENAYOUN, Présidente/Fondatrice du Cercle de la LICRA
Estelle POIDEVIN, responsable du pôle Europe
Marine-Nadine PRAGER, EUROCITE

© Fondapol

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