L’antisémitisme sur le net : l’effet Dieudonné par Marc Knobel

Marc Knobel est historien et essayiste. Il est directeur des études au Crif. Auteur de nombreuses publications et de plusieurs ouvrages : le plus récent, 40 ans d’histoire d’une propagande de haine et d’antisémitisme, préfacé par le philosophe et le politologue Pierre-André Taguieff (Paris, Les Etudes du Crif, 2019). 

 

Depuis  quelques années, on peut parler de déferlante antisémite sur les réseaux sociaux, sur fond  d’hystérisation et de haine. On se souvient que sur Twitter, le « hashtag #unbonjuif », avait suscité un nombre record de tweets à caractère antisémite qui témoignaient de la résurgence d’un racisme à l’égard des Juifs particulièrement inquiétant. Mais Twitter, c’est aussi cette valse horrible, qui suinte de haine, qui appelle au meurtre, qui blesse durablement, qui fait pleurer et désespérer de l’humanité, comme ces messages, en 280 caractères à l’acide, des bombes, des balles qui giflent, des mots qui tuent et visent tout le monde : « Sale juif, tu vas crever », « ta mère est morte dans les camps, tu vas crever », « va te faire foutre sale juif », « sale pd », « femme, je te viole », « j’vais te défoncer sale noir », etc.

 

Dieudonné et ses fans

Le négationnisme sur le Net (ou ailleurs) fluctue et évolue aussi. Il peut prendre des formes étonnantes. Notamment avec Dieudonné M’Bala M’Bala. C’est justement ce que nous voulons démontrer dans cet article. Car celui-ci va porter plus précisément sur l’antisémitisme de Dieudonné et l’utilisation systématique et réfléchie qu’il fait de l’Internet. Nous pensons que cet exemple est symptomatique. Il illustrerait d’une certaine manière ce qu’il en est du développement de l’antisémitisme sur le Net.

 

En décembre 2008, Dieudonné se produit au Zénith[1]. Robert Faurisson se voit remettre sur scène un « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence » par Jacky Sigaux[2]. Le technicien de Dieudonné est en chemise de nuit avec une énorme étoile jaune sur la poitrine. La salle adore. Jacky ne comprend pas pourquoi il doit se déguiser en juif. « C’est pour que les gens n’oublient pas ! », hurle Dieudonné. Et Jacky, ovationné par le public[3], quitte la salle en bêlant : « N’oubliez pas ! » En mars 2009, Dieudonné, hilare, filme un sketch pour Internet, avec le même Faurisson qui à cette occasion est coiffé d’une kippa. Puis il réalise un long-métrage, L’Antisémite, uniquement diffusé sur le Net, coproduit avec une société franco-iranienne, dont le sujet gravite autour d’un personnage alcoolique et violent, déguisé en officier nazi pour un bal costumé. Le négationniste Robert Faurisson y joue pendant quelques minutes son propre rôle.

 

Enfin, en octobre 2018, Dieudonné pleure la mort du négationniste. Triste, il s’exclame alors : « Robert Faurisson nous a quittés, je perds un ami, un homme exceptionnel qui m’a beaucoup inspiré. Je sais que la soif de vérité à laquelle il était enchaîné est à présent apaisée, elle aura fait de sa vie une œuvre incomparable… Dans un monde normal, ta place sera au Panthéon […] Tu es le seul homme pour qui je vais m’imposer un devoir de mémoire. »

En vérité, Dieudonné poursuit une stratégie que décrit Éric Marty, professeur à l’université Paris-VII[4]. En premier lieu, dénier la qualité de victimes aux juifs en leur attribuant les signes de leurs propres bourreaux ; faire des juifs les artisans du martyre noir et de l’esclavage ; se donner soi-même comme victime, en dénonçant le  « lynchage » dont il se dit victime. Cet antisémitisme traverse également des courants ou des mouvements radicaux noirs américains, les Black Panthers ou Nation of Islam, dont le chef est Louis Farrakhan[5]. Pour Dieudo, les premières victimes du racisme sont les Noirs et les Maghrébins. Succès garanti car sa cible est toute trouvée, les banlieues difficiles et les minorités[6]. La thématique du « tous pourris », imprègne ses spectacles. Et ce discours porte. Cela fait plusieurs années que des supporters probables et d’autres fans de Dieudonné M’bala M’bala, notamment, ont investi les réseaux sociaux, en premier lieu Facebook. Les messages qu’ils déposent sont particulièrement violents et le nombre de pages antisémites et racistes ne cesse d’augmenter. Mais ce sont surtout les messages et vidéos négationnistes qui prennent de l’ampleur. Là, par exemple, on affirme que l’on est pour la « séparation de l’Etat et de la religion de l’Holocauste ». On lit ceci : « Malgré toutes ces précautions législatives et “éducatives”, des citoyens ont tout de même osé blasphémer cette religion de l’holocauste en effectuant le geste de la quenelle dans des lieux symboliques (wagons de déportation, camp de Birkenau, mémorial…)[7]. » Autre compte, avec une caricature antisémite, on voit un rabbin se tenant devant l’entrée de Birkenau avec la légende « Chacun son business… », etc.

 

Mais alors, que sont les saillies de Dieudonné ? Quel est son « style » ?

Les saillies antisémites de Dieudonné sont orchestrées et nous pensons qu’elles sont calculées. Nous ne croyons pas en l’improvisation. Même si les sorties de Dieudonné s’effectuent dans des circonstances différentes, certes.

 

En premier lieu, il y a les « spectacles » devant un public trié et particulièrement amical. Les spectateurs et les fans de Dieudonné ont payé leur place, ont patienté, ils viennent entendre Dieudonné M’Bala M’Bala faire du Dieudonné. Ils connaissent l’homme. Ils connaissent son goût pour la provocation, c’est aussi ce qu’ils veulent voir. Et, beaucoup piaffent de plaisir lorsqu’il provoque et cogne, notamment sur des/les Juifs[8]. On ne peut pas aller voir Dieudonné sans l’entendre dire tout le bien qu’il pense de certains juifs, du sionisme. En partie, les fans de Dieudo -qui se complaisent dans le complotisme et l’antisystème- sont conquis. Dieudonné le sait. Il leur en donnera donc pour leur argent.

 

 

Dans L’Express, Julie Joly raconte qu’en cette soirée de janvier 2009, au théâtre de la Main-d’Or, à Paris, les initiés étaient venus nombreux célébrer leur martyr. Le public est cosmopolite mêlant des habitants du quartier et de lointains banlieusards, des « Blacks-Blancs-Beurs en survêt, retraités en keffieh et crânes rasés en bombers ». Près de 250 fans au total, massés sur les banquettes de velours rouge, les marches et même le sol du théâtre privé[9]Et l’auditoire est hilare. Dieudonné marque un point en champion de l’autodérision. Un long dégagement sur les Pygmées d’Afrique, menacés d’extermination, et c’est le capitalisme sauvage qui se retrouve en procès. Une allusion aux trois grands « génocides » de l’humanité (ceux des Indiens d’Amérique, des Aborigènes d’Australie et des esclaves), et « l’Holocauste est ramené au rang de détail de l’Histoire », constate la journaliste. L’entrée en scène de son assistant Jackie, flottant dans une nuisette « en hommage au maire de Paris », arborant une étoile jaune géante à la poitrine achève la démonstration. A l’entendre « c’est la loi », et certainement pas la morale, qui « interdit » d’oublier la Shoah. Hormis ce passage onirique, des juifs il ne sera jamais question, précise la journaliste. Mais de juifs, très souvent. Julien Dray, ce voleur « par nature », dont le bras est « si long qu’il n’a pas besoin de se baisser » pour lacer ses chaussures. Gad Elmaleh, « chouchou du show-business », ce fourbe, « capable de lui piquer » ses meilleures idées. Enrico Macias, compositeur « de merde », indésirable en Algérie et accompagnateur du chef de l’Etat français en Israël: « Maintenant, on paie les vacances d’Enrico avec nos impôts. » Nicolas Sarkozy surtout, ce « sioniste », vassal de George W. Bush, « ami de Bolloré » et de tous les « capitalistes » réunis, aveugle aux souffrances africaines pourvu que l’or noir coule à flots. Et enfin les Etats-Unis, valet d’Israël, qui ont « organisé le 11 septembre » pour du gas-oil et « tué des millions de civils dans le monde au nom de Jésus-Christ[10] ». Dieudonné assène ses coups, en quelques minutes. Ce n’est pas un show, c’est un réquisitoire grossier et violent. Et le « clou »  du spectacle, quel est-il ? L’Express raconte : « Dans une « tentative poético-musicale sur fond de tragédie gréco-palestinienne », porté par un air de guitare manouche, Dieudonné est Amid, un jeune Palestinien. « Amid a 22 ans et décide d’aller se faire sauter au milieu de ce qu’il considère comme l’envahisseur », entonne le clown devenu grave. Le show s’achève sur l’explosion du kamikaze dans un bus israélien. Tout est dit. Et le public est debout[11]. »

 

Dieudonné M’Bala M’Bala utilise tous les registres possibles, nous le voyons ici. Dieudonné veut aussi régler des comptes. Mais, sur scène, en plus de frapper fort, par d’innombrables détours pernicieux, il cherche à désigner des cibles, tout en se grimant. Le pitre (avec ou sans nez rouge) veut faire rire de ce qu’il pointe du doigt, caricature à l’excès, stigmatise à l’envie. Il dénonce pour le plaisir. Mais, le message subliminal est là, toujours là, au-delà de la posture, pour dénoncer, accuser et stigmatiser encore. En plein show, Dieudonné déshumanise sa victime. C’est l’acte d’accusation, sans appel possible. Mais, avec la grimace et des pitreries. On pourrait rire de tout, même de la Shoah, tel est l’objectif[12]. C’est pour cela qu’il invite le négationniste Robert Faurisson au Zénith, se faire acclamer par le/ce/son public. Mais, il ne s’agit pas simplement de montrer « l’infréquentable » Faurisson, à qui il remettra par ailleurs le « prix de l’infréquentabilité. » Il s’agit aussi de détabouiser, de le placer au centre, de transmettre un message subliminal que son public comprendra. Dieudonné transgresse, banalise et détabouise. Mais, il fait aussi de la politique. Il n’est pas qu’un « bouffon », son message est éminemment politique, au service des « causes » qu’il veut soutenir et défendre. Il y croit. De Faurisson, il dira en octobre 2018, après son décès, que sa place « sera au Panthéon ». Ce n’est pas pour rien, qu’il se réjouit de l’inviter à son spectacle, de faire rire. Le principal est là : banaliser toujours et encore.

 

En second lieu, Dieudonné se nourrit des polémiques qu’il alimente. Comme Jean-Marie Le Pen, qui en son temps, calculait sciemment ce qu’il voulait dire, comment il fallait le dire face à des journalistes et sur un plateau de télévision. Dieudonné lui aussi, se nourrit des polémiques qu’il engendre, des mots qu’il lâche, sciemment. Cela participe à la fois de la promotion de ses shows et du business qui va avec. Plus on parle -fut-ce en mal- de sa personne, plus il en tire des bénéfices. Car la promotion du « spectacle » ne se fera que si elle est agrémentée/accompagnée de phrases assassines. Bien évidemment, il va être très critiqué. Mais, après tout, n’est-ce pas ce que son public attend et réclame ?

 

Dieudonné ne fait pas dans la vertu, il se nourrit du grossier, il affectionne et le scandale et la provocation. Il transgresse, c’est le job. Il ne doit pas le faire à moitié, mais totalement. Et plus c’est gros, plus cela porte et fidélise son/le public et ses fans. Il doit y voir un autre avantage. Dieudonné cherche à faire passer des messages. Son combat est politique, nous l’avons dit et nous le pensons. C’est ainsi qu’il ne s’agit pas seulement de gagner de l’argent, même s’il aime l’argent. Si tel avait été le cas, il aurait pu le faire autrement, sans aller aussi loin, probablement. Les phrases délivrées constituent également l’argumentaire/un argumentaire, fut-il sordide, fut-il scabreux, pour « éduquer » son public. Enfin, et pour terminer, Dieudonné aime jouer la victime. C’est un répertoire et un rôle qu’il affectionne particulièrement. Dieudonné se veut en « martyr » du système et des lobbies, dit-il, comme un saint. C’est en tout cas l’image qu’il aime donner de lui. C’est aussi cela la promotion du « spectacle », pas seulement lancer une phrase, pas seulement accuser, mais jouer pleinement le registre de la victimisation. Il n’est pas le seul bien sûr à le faire. Ils sont nombreux à affectionner ce rôle. Mais Dieudonné en connaît tous les registres. Comme pour rappeler à son public qu’il paye cher le fait de pointer du doigt et de partir en guerre. C’est un registre qu’il affectionne particulièrement, comme Jean-Marie Le Pen, en son temps. C’est un registre qu’il connaît par cœur et dont il use et abuse régulièrement.

 

Pour terminer, une simple caméra suffira. Assis sur une chaise, devant une table, dans un tout petit décor, avec quelques objets et affiches, qu’il met en vente et participe de sa promotion commerciale, Dieudonné lit son texte. Mais avant de le voir apparaître à l’écran, sur le Net, le spectateur devra peut-être supporter un générique très lent, accompagné par un fond musical plutôt austère. Apparaît alors à l’image une peinture représentant la crucifixion de Jésus-Christ. Dieudonné se prendrait-il pour Jésus ? Probablement. Sauf qu’au montage, les amis de Dieudonné ont fait revêtir un gilet jaune à Jésus. Ne s’adresse-t-il pas encore ici à ses innombrables fans, comme pour rappeler qu’il soutient le mouvement dit des gilets jaunes et qu’il s’identifie aux pauvres, lui qui n’a pas payé ses impôts depuis 15 ans[13] ? Mais, en haut de la Croix, à la place de l’acronyme INRI[14], Dieudonné y a fait figurer un ananas. Comme un coup d’œil à une expression vulgaire qu’il aime particulièrement.

 

Rappelons que Dieudonné M’Bala M’Bala avait transformé la rigolote chanson d’Annie Cordy « Chaud cacao » en « Shoah nanas ». Lors d’un procès, Dieudonné avait soutenu cyniquement que la chanson -dont il attribuait la paternité à des détenus parmi lesquels le terroriste Carlos- faisait en réalité référence à de « chauds ananas ». Là encore, la banalisation et l’outrance sont les marques de fabrique de Dieudonné. Défilent ensuite à l’écran, les villes où Dieudonné devrait se produire fin 2019, 2020. Le tout dure 1 minute 40 secondes. Là encore, Dieudonné fait sa promotion. Apparaît ensuite Dieudonné, qui a revêtu un gilet jaune. Devant lui, un gros cahier, il lit, remonte ses lunettes, fixe l’écran de temps à autre, rigole et déverse son fiel. Il improvise de temps en temps, tout en gardant la trame de son récit, uniquement politique, puisqu’il commente l’actualité. Tout est écrit sur son gros cahier. Il a dû donc rédiger, penser, calculer. Il suffit de dix minutes pour lancer des fléchettes empoisonnées, injurier tel ou tel et se vautrer dans la grossièreté, jouer allégrement de la moquerie, du ridicule, de la caricature quelquefois obscène et dresser son petit répertoire. Il sait que cela suffit. Dieudonné connaît les transgressions, il sait ce que les jeunes aiment, il sait attiser et appâter, courtiser son public, jouer, en jouer. C’est du bonus, pour un prix de revient quasiment inexistant. De toute manière, lorsque l’on clique sur une vidéo de Dieudonné, on ne s’attend pas à autre chose. Des Juifs, on en aura.

 

Mais, comment trouve-t-on les vidéos de Dieudonné ? Quelle audience ?

C’est très simple. Elles sont consignées et déposées sur la chaîne appelée bizarrement « Dieudonné officiel », qui est consultable sur YouTube. A la date du 29 août 2019, la chaîne comptait 358.281 abonnés ; 372.000, le 18 octobre 2019. Lorsque l’on clique sur l’accueil puis sur l’onglet « Vidéos » qui apparaît ensuite, on voit apparaître toutes les vidéos, au nombre de 450[15]. Elles sont classées par ordre chronologique. Certaines vidéos comptent 1.066.986 vues, comme « Dieudonné & la Police (En vérité, 2019) » ; 795.346 vues pour « Dieudonné répond à Zemmour et Valls // s05e05 » ; 1 214 857 vues : « Dieudonné – Caporal Lapoisse (Dieudonné & La Politique, 2017). »

Plus généralement, les vidéos comptent de 200 à 300.000 vues. Pour rappel, le 5 février 2014, L’Express racontait qu’une note de deux feuillets consacrée au phénomène Dieudonné, rédigée par la cellule de veille de l’Elysée, avait été déposée sur le bureau de François Hollande, à la fin d’octobre 2013. Le document soulignait l’importance de Dieudonné et le succès de ses vidéos sur YouTube et Facebook, les chiffres y étaient comparés à ceux des vidéos officielles de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault postées sur Internet.

Lorsque  l’on regarde les vidéos, à la droite de notre écran, une rubrique apparaît, intitulée « Rediffusion des meilleurs messages du Chat » avec la  mention. « La rediffusion du chat en direct est activée. Les messages envoyés pendant la diffusion en direct s’afficheront ici. »

De quoi s’agit-il ? Les internautes ont la possibilité de rédiger des messages et de commenter les vidéos de Dieudonné. Et les messages s’égrènent les uns après les autres, à une vitesse folle. C’est une suite ininterrompue de commentaires scabreux, souvent débiles, bêbêtes, truffés de fautes d’orthographe et ponctués de petits smileys. Les spectateurs sont jeunes, quelquefois très jeunes. Ils sont happés par la provocation, et par mimétisme des uns et des autres, ils en rajoutent une couche. Les messages orduriers, violents, diffamatoires, peuvent se succéder à une vitesse folle. Le tour est joué. Dieudonné peut égrener son message, il a réussi à fidéliser un public, jeune, très jeune et inculte. Quoiqu’il dise, cela prendra. Aucune modération, aucune forme de modération ne viendra interrompre ce défilé grotesque de messages quelquefois orduriers, à l’écran. Les spectateurs se lâchent. Dieudonné participe de sa propre promotion, de sa propre mise en scène, de sa propre victimisation. N’est-il pas crucifié comme Jésus ? Dieudonné participe de sa propre gloire aussi. Il assume, il assure et le tout fonctionne parfaitement.

Mais pourquoi donc, au fond ? Le philosophe Pierre-André Taguieff l’explique lucidement en quelques mots. Pour lui, Le succès de l’ancien humoriste ou d’Alain Soral, est « un symptôme social », en même temps qu’un « révélateur de la signification antijuive de l’antisionisme ambiant, ou banal. Il témoigne d’une demande sociale de contestation du statu quo, d’une révolte contre un ordre politique bloqué, voire d’une détestation du système ». Pour Taguieff, le succès de Dieudonné, « comme celui de Poujade naguère, s’explique principalement par l’appel du vide[16] ». Pour reprendre l’expression du philosophe, « l’appel du vide » est probablement l’une des caractéristiques des années 2000.

De cette réflexion, nous voudrions examiner brièvement comment les réseaux sociaux sont utilisés par (certains) jeunes. Ils s’y shootent vraiment. La communication y est extrêmement brève, rapide, nerveuse, extravagante. Elle est ponctuée de raccourcis, de quelques brefs mots, quelquefois d’insultes. Les termes utilisés sont simples, avec des smileys, ces symboles bêbêtes pour représenter des expressions qui ponctuent les phrases, pour exprimer l’étonnement, la contrariété, la satisfaction, l’énervement, la joie… Dans les réseaux sociaux, les informations ne sont d’ailleurs pas suffisamment vérifiées. Souvent, on ne prend même pas le temps de lire un article dans sa totalité, de le confronter à d’autres sources, de se poser en réfléchissant. Quelquefois, la seule lecture d’un titre et du chapeau suffisent, ou une photographie. C’est elle que l’on regarde d’abord, le poids des images, encore et encore. Et quand bien même ? A peine a-t-on regardé rapidement un texte, en le survolant plus qu’en le lisant, que l’on est submergé par d’autres publications et que l’on clique ailleurs. C’est une frénésie folle, sans interruption, d’informations sérieuses ou d’informations people insolites et de sujets multiples. Le sexe y est très présent. L’entreprise d’abrutissement des masses fonctionnent ainsi sur Internet. Car, il s’agit bien d’une entreprise d’abrutissement des masses. A ce propos, pourquoi parle-t-on des réseaux sociaux ? Ne s’agit-il pas plutôt de réseaux asociaux ?

On se garde même de consulter des articles publiés par les grands quotidiens, les hebdomadaires et les mensuels. Pourquoi ? Parce que l’on ne fait plus confiance aux journalistes : « la télévision et ses chaines – dont la plupart appartiennent à des fortunes du CAC 40 – n’est pas réellement là pour informer le peuple mais pour le formater aux idées dominantes.[17] » En janvier 2019, dans le 32e Baromètre de la confiance des Français dans les médias réalisé par Kantar pour La Croix, la crédibilité accordée aux différents supports et la perception de l’indépendance des journalistes sont au plus bas[18]. Si l’intérêt pour l’actualité remonte (à 67 %, + 5 points), les journalistes sont jugés indépendants par seulement un quart des sondés. La radio, traditionnellement jugée comme le moyen d’information le plus fiable, sort à peine la tête de l’eau (avec 50 % de niveau de confiance, – 6 points sur un an), devant la presse écrite (à 44 %, – 8 points), la télévision (à 38 %, – 10 points), et Internet (à 25 %, comme en 2018). Place donc à une « information » alternative, militante, détournée, subjective.

Et, les réactions sont forcément épidermiques. Chacun veut dire quelque chose, chacun pense savoir quelque chose sur quelque chose et devoir exprimer un contentement ou un mécontentement. D’ailleurs, lorsque de premiers messages ou commentaires sont publiés, d’autres commentaires affluent. Le ton risque très vite de monter, la violence est totalement gratuite. Pas de place pour la sérénité, ici. Car souvent, les arguments volent bas, au niveau de la ceinture. L’invective n’est pas loin. C’est bien d’un « appel du vide », dont il s’agit, un vide sidéral, abyssal. Prenons un exemple. Dans les commentaires postés par les internautes, lors de la diffusion d’une vidéo de Dieudonné, qui oserait raisonnablement déposer un message pour contredire, protester, aligner des arguments réfléchis et posés ? Quel internaute oserait s’élever contre, répondre aux autres ? A la seconde où vous le feriez, vous seriez inondés d’insultes. On n’est pas là pour réfléchir, mais pour acquiescer, pour avaler, se régaler aussi de cette vision complotiste du monde, pour participer de cette grande « orgie » verbale ou l’on veut dénoncer ceux et celles qui tireraient forcément les ficelles de tout (les Juifs ?). Cette vision commode et simpliste du monde, en arrange d’ailleurs plus d’un. Cette désignation du bouc-émissaire (le Juif) parfait est parfaitement synchronisée. Il y a celui qui dit et qui dit savoir et son public. Le public est là pour lire et entendre ce que l’espèce de « gourou » est venu commenter et révéler, sur le mode de « Mais oui, bien sûr, je vous l’avais dit. On nous le cache. » Justement, les internautes sont persuadés que l’on cache des informations, que la vérité est forcément ailleurs. Et que, par conséquent, un microcosme politique ou financier particulier, organiserait minutieusement une/cette désinformation au service de ses propres et exclusifs intérêts mercantiles ou politiques, quasi-tribaux. Et puis, sur YouTube et les autres plateformes, de toute manière, les jeunes ne sont pas là pour philosopher, mais pour regarder une vidéo « du mec qui dit que », pour se défouler, se marrer, se moquer, tourner en dérision, rire. Et tout cela, sans la moindre forme de modération.

Dans une certaine mesure, ne s’agit-il pas de la victoire posthume de la boutade lancée par Jean Yanne sur les ondes de RTL, devenu un des slogans de Mai 68 : « Il est interdit d’interdire » ? Cette sorte de formule (magique ?) si euphorisante, si libératoire, si enivrante, si sympathique. Il est enfin fini le temps des contraintes du monde, les convenances de ce monde, les formules discrètes, la prudence d’usage, la retenue, l’interdit, les normes, la loi, le droit. Ce monde défoulé est à notre portée, d’un clic, devant notre écran, sans modération, sans retenue, sans régulation… Alors qu’il eut fallu posément, raisonnablement, contradictoirement, régulièrement, justement expliquer, contredire et modérer.

 

Rapide conclusion provisoire

Lorsque Dieudonné publie une vidéo, il lui faut un laps de temps très court pour le faire. Nous pensons que quelques heures doivent suffire pour penser le sujet et écrire le texte. Dieudonné s’installe ensuite sur son siège, face à la caméra. Il lit son grand cahier et commente son actualité. La vidéo est diffusée quasi instantanément. Les connections sont alors immédiates. D’abord, parce que les abonnés de sa chaîne (vidéo), sont nombreux. C’est assez rapidement donc que les fans, les amis de Dieudonné, son public et les curieux en tout genre, se connecteront, pour visionner la/une nouvelle vidéo de Dieudonné. Ensuite, quasi immédiatement et par un effet d’entrainement et de mimétisme, les internautes commenteront la vidéo visionnée, échangeront des informations. Les messages sont consignés, enregistrés et défilent à l’écran. Et, de fil en aiguille, dans les réseaux sociaux, les internautes encouragent d’autres internautes à se connecter et à visionner la chose. Tout cela se fait dans un temps record, avec des moyens modestes (un cahier, une caméra, un texte…) Et, à l’heure actuelle, personne ne peut empêcher Dieudonné, qui est confortablement assis derrière une caméra, de poster ce qu’il veut, de rire de ce qu’il veut, de se moquer de qui il veut et de faire le malin.

Par contre, les réponses tant judiciaires (procès intentés contre Dieudonné par la LICRA, l’UEJF, SOS Racisme, J’Accuse et le MRAP, lenteur de la justice…), qu’éducatives ou citoyennes (déconstruction de préjugés, dénonciation de ces propos avec des formateurs, des éducateurs dans les classes, des enseignants, des journalistes…) seront beaucoup plus longues, très longues. Elles prendront beaucoup plus de temps, hélas. Nous ne sommes pas du tout devant et dans la même temporalité. Enfin, l’absence de modération, de régulation, l’inertie ou l’indifférence -des plateformes américaines- compliquent profondément la tâche des uns et des autres. En admettant que l’on puisse assez rapidement supprimer une vidéo, elle pourrait se retrouver en ligne, à l’instant où elle aurait été enlevée, avec un autre nom, tout simplement, ou sur une autre plateforme.

 

Cette difficulté est réelle. Elle porte un nom, l’Internet. Et sur Internet, tous les racistes et les antisémites savent maîtriser l’outil, à des fins de propagande abjecte. Là et leur victoire. Là est l’arme immédiate dont ils usent et abusent, à des fins criminelles. Ultime question : Si Goebbels avait eu entre ses mains Internet, que n’en aurait-il pas fait ?

 

Marc Knobel[19]

 

Décembre 2019

>> Télécharger la note

 


Les contenus des notes et des entretiens du Cercle de la Licra ne représentent ni les positions du Cercle de la Licra ni celles de la Licra mais nourrissent nos réflexions communes. Ils peuvent en revanche faire l’objet de propositions après discussion au sein du Bureau Exécutif de la Licra et d’un vote au Conseil Fédéral de la Licra.

 

[1] Nous renvoyons à notre texte Marc Knobel, « Antisémitisme et complotisme : Dieudonné candidat », La Revue des Deux Mondes, juillet-août 2019, pp. 53-60.

[2] « Jacky Sigaux, le régisseur », Marianne, 11 au 17 janvier 2014, page 19.

[3] Dans un éditorial intitulé « Hitler et Voltaire » dans L’Express en date du 15 janvier 2014, Christophe Barbier écrit « Dieudonné n’est pas un humoriste, il est un propagandiste ; il n’est pas politiquement incorrect, il est idéologiquement infect. Ceux qui vont l’applaudir sont des coupables s’ils partagent ses thèses ou des complices s’ils cautionnent sa pensée par leur présence et leur rire tout en plaidant la naïveté. »

[4] Éric Marty, « Que Dieudonné se rassure ! », Le Monde, 7 mars 2004.

[5] Voir l’article de Philippe Boulet-Gercourt, « Etats-Unis : les noirs antijuifs », Le Nouvel observateur, 24 février – 2 mars 2005.

[6] Voir à ce sujet Anne-Sophie Mercier, Dieudonné démasqué, Paris, Le Seuil, 2009, p. 119.

[7] Marc Knobel, « Antisémitisme et négationnisme sur Facebook: comment lutter contre la haine virtuelle? », Huffington Post, 12 mai 2014.

[8] Voir à ce sujet, Marc Knobel « Spectacle Dieudonné ou la scène de l’inhumanité », dans La Revue civique : http://revuecivique.eu/articles-et-entretiens/spectacle-dieudonne-marc-knobel/

[9] Julie Joly, « Dieudonné, dans ses œuvres », L’Express, 26 février 2009.

[10] Idem.

[11] Idem. Il faut lire aussi l’article de Stéphane Binet qui a assisté à un spectacle, à Chartres, en 2005. Il témoigne également : « L’humoriste arrive sur scène entouré d’un halo de lumière : « Je m’excuse, O Peuple élu, je ne suis qu’une bête ». Le public rit, puis Dieudonné improvise sur les derniers événements » :

https://www.liberation.fr/societe/2005/02/25/calme-plat-pour-la-derniere-excuse-de-dieudonne_510888

[12] Le 22 octobre 2019, Dieudonné publié une vidéo hallucinante, à la gloire de Robert Faurisson : https://www.youtube.com/watch?v=7JSeorhJQ50

[13] L’humoriste et sa compagne Noémie Montagne, gérante des « Productions de la plume », la société qui produit les spectacles de Dieudonné, sont soupçonnés d’avoir détournés à leur profit une partie des recettes non comptabilisées des spectacles. Il est aussi reproché à l’humoriste d’avoir cherché à échapper au paiement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), qui s’applique aux patrimoines supérieurs à 1,3 million d’€. Voir à ce sujet :

http://www.leparisien.fr/faits-divers/fraude-fiscale-ce-que-dieudonne-a-revele-au-juge-sur-sa-petite-entreprise-20-07-2017-7147341.php

[14] INRI est l’acronyme, dit Titulus Crucis, de l’expression latine Iesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm généralement traduit par : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs ».

[15] En date du 18 octobre 2019.

[16] Cité par Anne Jouan, « Dieudonné, du rire à la nausée », L’Express, 8 septembre 2018.

[17]http://www.indigne-du-canape.com/les-anes-ont-soif-les-medias-fonctionnent-a-sens-unique-consciemment/

[18] Aude Carasco, « Baromètre médias, les journalistes sommés de se remettre en question », La Croix, 24 janvier 2019.

[19] Historien et essayiste, ancien professeur d’histoire-géographie, Marc Knobel est directeur des études au Crif, depuis le mois de septembre 2002. Précédemment, il a été attaché de recherches au Centre Simon Wiesenthal à Paris, vice-président de la LICRA et membre de l’Observatoire sur l’antisémitisme. Il préside également l’association antiraciste J’Accuse !… Par ailleurs, en tant que rapporteur à la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, il remettait tous les ans des études sur le racisme sur l’Internet, publiées dans les rapports annuels de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (2000-2012). Il est membre de la commission de lutte contre l’antisémitisme et au dialogue interculturel à la Fondation pour le Mémoire de la Shoah (FMS) ; ancien membre du conseil scientifique de la Délégation Interministérielle de Lutte contre le Racisme et l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT  (DILCRAH) ; ancien codirecteur du groupe de travail sur l’antisémitisme en Europe de l’Ouest auprès du Global Forum for Combating antisemitism (Israël) ; membre du Conseil consultatif International de l’Online Hate Prevention Institute (Australie) ; conseiller en France et en Europe de l’Institute (US) for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP), correspondant à Paris des Cahiers Naturalistes – Société littéraire des Amis d’Emile Zola; membre du conseil éditorial de la Revue Civique, (revue en partenariat avec la Société d’encouragement pour l’industrie nationale). Il est également blogueur et ou chroniqueur au Huffington post France, Québec, Maghreb, L’Obs, La Revue des Deux Mondes, Trop Libre (Fondapol), Times of Israël, Actualité juive… Il est l’auteur de très nombreux rapports, ouvrages, articles sur les thèmes qui portent sur ses domaines de recherches respectifs : racisme et xénophobie ; antisémitisme ; négationnisme, nazisme et néonazisme ; islamisme, fondamentalisme, terrorisme ; Internet. Il publie en mai 2012, « L’Internet de la haine. Racistes, antisémites, néonazis, intégristes, islamistes, terroristes et homophobes à l’assaut du Web », Paris, Berg International Editeur, 180 pages. En janvier 2013, « Haine et violences antisémites. Une rétrospective 2000-2013 », Paris, Berg, 350 pages. En 2015, il publie « L’Indifférence à la haine. Racisme et antisémitisme », chez Berg International Editeurs, 164 pages. En 2019, il publie « 40 ans d’histoire d’une propagande de haine et d’antisémitisme », avec une préface de Pierre-André Taguieff, Paris, Les Etudes du Crif, 84 pages.