Gérard Rabinovitch, philosophe et sociologue, chercheur associé au Centre de recherche psychanalyse,  médecine, et société (CRPMS-Université Paris Diderot), directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas de l’AIU. 

 

 

 

 

 

 

Gérard Rabinovitch, vous venez de faire paraitre aux éditions Canopé de l’Éducation Nationale un ouvrage intitulé Leçons de la Shoah. D’emblée vous situez cette parution, dès la préface mais pour y revenir encore dans votre conclusion, en distinction  du  « Devoir  de  Mémoire »,  et  du  strict  enseignement  de  l’histoire  de  la Shoah.  Il  s’agit  pour  vous,  je  vous  cite  « de  tenter  d’ébaucher  –  appuyé  des  faits exhumés, explorés, consignés – ce que la Shoah, dans son effectivité ineffaçable, appelle de remise en perspectives cognitives, de synthèses alertées, d’avertissements  éthiques ».  Vous  proposez  dans  cette  direction  de  prendre  la mesure de ce que le nazisme – et vous citez là une réflexion du juriste et psychanalyste Pierre Legendre – « a constitué pour l’Occident une échéance historique et un épisode de déstructuration dont les sociétés contemporaines demeurent tributaires ».

Gérard  Rabinovitch :  Un  syntagme  s’est  en  effet  établi  depuis  quelques  années :

« Devoir de Mémoire ». Dans la transcription dégradée en langage administratif et communicationnel du Zakhor  hébraïque  peut-être.  Dans  la  consignation,  en  tout cas, en office de cause éducative et civique, de la nécessité d’élever une digue de Savoir et de Connaissance contre les « négateurs ». Contre leurs fourberies, leurs falsifications,  leurs  ricanements,  leurs  malveillances  perverses.  Nombre  d’historiens sont montés au front avec leurs armes épistémologiques  et  académiques.  Nous  avons contracté une dette envers eux pour l’excellence, la diversité, la complémentarité, de leurs travaux. Mobilisés en vigiles des faits sur les épouvantes du XXème siècle, leurs travaux sont venus  soutenir l’œuvre éducative de l’enseignement  sur  la  factualité  de  la  Shoah.  Ils  continuent  d’ailleurs  à  en  bâtir  la connaissance car ce travail n’est pas achevé ; il lui reste encore  bien  des défrichements à accomplir dans ce champ-là.

Mais les faits établis ne sont pas tout. Et de surcroit, le « Devoir  de  Mémoire »  – comme l’épingle Imre Kertesz – transforme le souvenir en rituel, dans une incantation fossilisée. Avec pour risque éducatif – certes non voulu – celui de « gaver » les jeunes, lorsqu’ils sont par ailleurs sollicités avec inconstance à afficher une posture « rebelle » dans     le     normatif     mass-médiatique     surmoïque     de     l’« anti     autoritarisme » contemporain.

Et pour risque collectif, d’installer un impensé sur son amont pré positionné, et son présent qui se prolonge. Le « présent prolongé d’Auschwitz » évoqué par Kertesz encore dans son Journal de galère.

L’établissement  des  faits  est  un  incontournable  et  un  préalable,  Encore  faut-il  en sonder les profondeurs de sens. Comment ceci a-t-il pu se produire ? La Shoah a-t- elle constituée un « intermède » catastrophique, contingent de la marche de la modernité vers son apogée ? Ou une régression conjoncturelle ? Ou bien encore, une  « embardée »  de  l’Histoire  redressable  par  quelques  corrections  dans  l’après coup ? Deux voies alternatives se dessinent devant nous : Accident civilisationnel ou symptôme de décivilisation ? Ou encore, c’est mon hypothèse : effet d’une contingence induite.

 

« Contingence » parce que ce n’était peut-être pas inexorable. Parce qu’il a fallu une   succession   improbable   d’évènements   imprévisibles   pour   qu’une   bande groupusculaire  d’illuminés  païens  et  de  voyous  impudents  aux  manières  et  modus operandi de gangsters enfle parmi les masses germaniques dans un complexe de séductions et d’intimidations, jusqu’à s’emparer du pouvoir en Allemagne en 33.

« Induite » parce que beaucoup en amont dans les remaniements de la modernité, portait, comme une ombre portée,  inéluctablement,  une  virtualité  déjà  entièrement dite et écrite dans le dernier quart du 19ème siècle. Et dont le nazisme, en faisant là son nid, fut l’accomplisseur.

C’est ici qu’un changement d’échelle est convoqué. Il s’extirpe du débat d’école des historiens entre « intentionnalistes » et « fonctionnalistes », et requière la mise à contribution maintenant d’autres approches disciplinaires et épistémologiques. Non seulement elles scrutent, par d’autres angles, cette nuit de Destruction. Mais par leur juxtaposition, interaction, et corrélations avec les résultats des historiens, elles peuvent nous éviter le biais positiviste et les risques d’aplatissement de l’intelligibilité que celui-ci recèle.

Quand j’invoque d’autres approches disciplinaires et épistémologiques, je  ne  pense pas seulement aux sociologies primordiales, celle de Weber, Veblen, Simmel, Tarde, Kracauer, toujours pertinentes. Oublions, par contre, celles  contemporaines,  leurs petits clercs, et leurs supposés surdéterminants socio-économiques que le libéralisme  et le marxisme ont  en  partage  mythique  et  en  connivence  réductionniste ;  nouveaux « standard package » médiatiques de l’indigence mainstream.

Je pense à la  philosophie,  notamment  dans  la  spécificité  de  la  philosophie politique ; et à l’anthropologie – pensons par exemple aux « Légendes  de sang » si  bien mises au jour par Joanna Tokarska-Bakir, qui prend son élan depuis les travaux  de Vladimir Propp sur la « Morphologie du conte » -.

Et pour mon compte, l’anthropologie freudienne en fonction d’anthropologie non lénifiante, désenchantée par évidence, et lucide par nécessité. Elle pourrait, il me semble, être à même de rendre compte le plus profondément et le plus originellement de ce Zivilisationsbruch : la rupture de civilisation qu’a opérée, dans ses franchissements de seuils, l’extermination et son acteur : le nazisme.

Cette rupture de civilisation prend ses marques, et inscrits ses énoncés en amont de l’avènement du nazisme au cours du XIXème siècle, et se prolonge, se poursuit, en effets rebonds et effets induits, au-delà de l’effondrement militaire de celui-ci de 1945.  Il  s’agit  d’une  bifurcation  ravageuse,  probablement  durable,  et  peut-être pérenne. Ça exige quelques remises en perspective, suscite bien des alarmes, et appellent de nouvelles vigilances… Ce dont le nazisme a été l’effectuation, les patterns dont il  a pu s’édifier, n’appartiennent pas à un « passé révolu » comme a cru pouvoir le conclure d’une sentence terminale et décevante à son travail, un historien par ailleurs légitimement apprécié.

 

Dans cet ouvrage, très riche et unanimement salué pour ses capacités de synthèses, vous procédez manifestement à quelques déplacements et réévaluations. Ce que vous appelez des remises en perspectives. Ainsi vous commencez votre ouvrage en mettant en vis-à-vis un tableau éloquent des jalons du Progrès et de la Barbarie au cœur du XIXème siècle. Un diptyque avec d’un côté ce que vous  mettez  au  compte des « Marche des Lumières », et de l’autre côté ce que vous proposez de discerner dans « l’Ombre du Progrès ».

Gérard Rabinovitch : Dans les variétés régionales européennes du mouvement des Lumières    –   française,   allemande,   écossaise,   etc.    –   vont   se    poser   quelques

« philosophèmes  »  en  fonction  de  piliers :  « autonomie  »,  « émancipation  »,  « raison »,

« progrès ». Pour le XIXème siècle « éclairé », ces philosophèmes initieront et contribueront à l’installation des notions d’individu et de sujet qui ne sont pas  en soit  des nouveautés inédites, mais le fruit de métamorphoses, de déplacements, de transformations notionnelles de longue durée, venues de loin, et dont l’historien des idées Alain de Libera a retracé l’« archéologie ».  Leur nouveauté peut-être, c’est de devenir de nouveaux référents éthiques et politiques qui vont concourir à l’établissement  d’une  modernité  démocratique.  De  la  fin  du  XVIIIème  siècle  au début du XXème, entre la Révolution française de 1789, et le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, l’idéal progressiste démocrate ou  républicain  fait du savoir et de la technique les vecteurs du progrès social  et  un  allié  de l’émancipation  citoyenne  et  démocratique.  De  façon  précaire  –  certes  -, claudicante – indéniablement -, mais continue, les syntagmes de « libertés publiques » – syndicats, presse, éditions, associations  -, de l’« instruction publique » – école   publique   obligatoire   voire   gratuite   –,   de   la   « santé   publique »,   de   la

« réglementation du travail » avec  pour  commencer  la  limitation  progressive  du travail des enfants en chemin vers son abolition, des « droits de la guerre » – par exemple :  interdiction du largage d’explosifs par ballons, de l’emploi de projectiles répandant des gaz asphyxiants, sauvegarde des populations et des belligérants sous le principe du droit des gens -, de l’« émancipation des nationalités » et la protection des minorités nationales, incluant  l’émancipation  des  populations  juives  ;  vont devenir les « conquêtes » du Progrès.

Dans le même temps sans que nul n’y prenne garde, prennent  souche  des  conceptions et des pratiques chosifiantes.

Dès la seconde moitié du XIXème siècle à travers l’Europe simultanément apparaissent, se maillent en prise rapide, de nouveaux mots dans une continuité sémantique mortifère. Dans l’interaction d’un scientisme idéologique – rayonnant dans l’éclat de la supériorité de la science et de la technique qui prend la place des ressources normatives religieuses antérieures – avec un éventail d’idéologies politiques  du  ressentiment  et  de  la  haine,  tout  un  lexique  imbibé  d’exclusion, d’éradication    et    d’anéantissement    apparait,    se    constitue,    et    s’entrelace :

« racisme »,    « dégénérescence »,    « euthanasie »,    « eugénisme »,    « extermination »,

« antisémitisme », entre autres. Ce lexique qui arrime ses lexiques scientistes avec un antijudaïsme   reconduit   et   reformaté   en   antisémitisme,   s’agrège   à   la   langue commune.

 

La science est réquisitionnée contre le christianisme,  le  paganisme  contre  le judaïsme. Du côté des pouvoir constitués et  leurs  politiques  coloniales,  ce  vocabulaire trouve son pendant sur l’axe de la haine et de la chosification dans l’initiation de  pratiques  émergentes  de  domination  et  d’enfermement  des  populations en masse. Ce sera les  « camps de concentration » au  Transvaal  durant  la guerre des Boers, le premier décret d’extermination contre les Hereros en Namibie sous  domination  allemande.  En  une  vingtaine  d’années,  s’est  esquissé  un  autre paysage « culturel » à travers l’Europe, fait  de  brutalisation  croissante  et  d’un motif de langage fortement chargé en morbidité :  cruauté,  sadisme,  perversité,  apathie. Tout un champ sémantique inédit se bâti au sein  de  discursivités  scientifiques,  affecté de sauvagerie.

Une constellation obscure a prononcé la négation des promesses des Lumières, dans leur ombre. Une quarantaine d’années avant la prise du pouvoir par ceux qui y puiseront des éléments pour leur fatras idéologique afin d’habiller leur gangstérisme mental fondamental.

Et si Hitler est le charismatique chorégraphe des foules galvanisées, l’éructant bateleur d’estrade du nazisme, Himmler est son sociographe. Il inscrit dans les faits le Zivilisationsbruch, la rupture de civilisation pré-écrite déjà de façon subreptice au XIXème siècle, et dont le nazisme procède et qu’il veut accomplir.

Ce n’est pas par facilités administratives, que la Shoah, le Programme T4 (euthanasie des  handicapés),  le  Lebensborn  (l’eugénisme),  et  l’Ahnenerbe  (les  « recherches » ethnographiques « aryennes ») relèvent tous de la S.S. sous la direction  d’Himmler et de son armée de médecins. Ils sont dynamiquement liés en continuum.

Hannah  Arendt,  finement,  observait  que  l’antisémitisme  n’était  pas  le  seul  produit d’un nationalisme extrême mais fonctionnait comme une  «  internationale  »,  en  ce qu’il assurait au IIIème Reich complaisances par-delà les  frontières  et  complicités  dans les territoires conquis.

Mais il était plus que cela encore. Avec lui, sur les populations juives comme cibles, s’enchainaient  plusieurs  fonctions.  Celle  de  placer  la  haine  meurtrière  comme dynamique collective, et d’en disposer comme un ciment sociétal.  Celle  de  faire  passer la « science de l’élevage » la  zootechnie, son  déroulé  de  vocables  chosifiants : « animal machine », « matériel vivant », « machine vivante », et ses procédures de bonifications : non plus « croiser » les lignées, pour améliorer les bêtes par hybridation, mais de procéder par « sélection » à l’intérieur d’une lignée en visée d’un animal  « parfait »,  en  « anthropotechnie »  avec  ses  propres  vocables chosifiants : « vies indignes d’être vécues », « déchets », « matériel humain »,

« animaux  à  forme  humaine », »  peuple  dégénéré ».  Ici  l’antisémitisme  étouffait  les objections morales au traitement d’humain par l’anthropotechnie, et permettait un passage à  l’acte  expérimental  ouvrant  la voie  vers  une  anthropotechnie généralisée.

L’antisémitisme exterminateur avait aussi pour fonction de démanteler les opérateurs civilisationnels   du  monothéisme,  en   s’adossant  à  une   scène   originelle   antique hellénistique et romaine, dont la qualité première de cette scène, et son opportunité d’usage immédiat dans l’habillage nazi, c’est d’être pré chrétienne.

 

De même comme on  dit  (sottement  d’un  point  de  vue  scientifique !)  dans  une lignée aristotélicienne que « la nature a horreur du vide », le genre humain dans toutes ses variantes civilisationnelles ne peut pas se passer d’ancêtres. Alors pour les nazis ce seront les populations « nordiques », dont les  grecs seront promus  au statut de descendants et témoins. À l’instar de la « figurabilité » du  rêve,  analysée  par  Freud, les pulsions, même les plus destructrices, les plus dévastatrices, ne sortent jamais nues. Il leur faut une expressivité affine. La scène hellène,  spartiate,  et  romaine, sera ce matériau d’habillage et d’expansion, de dissémination normative.

 

 

Justement, vous mettez l’accent sur l’antijudaïsme païen, pré chrétien. Ce que vous avez indiqué comme un « ré-encodage païen », au cours du XIXème siècle, et qui prend toute son ampleur dans l’Allemagne de la période nazie. Un au-delà d’un seul phénomène idéologique, que vous articulez avec l’importance que vous accordez aux empreintes et effets de langage. Une importance pour vous qui courre tout du long de votre essai.

Gérard Rabinovitch : Pour sonder la possibilité du nazisme comme coup de minuit de l’aventure historique européenne, nombre de déplacements sont nécessaires. Ils s’imposent,  plutôt  que  nous  les  inventons.  Écouter  le  regain  « païen »  qui  fraye  et s’immisce  dans  les  montages  narratifs  et  épistémologiques  du  XIXème  siècle,  et identifier ses arborescences. Revenir aux fondamentaux de la Connaissance des Anciens,  d’Aristote  dans  le  toponyme  d’Athènes  et  du  Tanakh  dans  celui  de Jérusalem, qui n’ont pas  manqué  la  condition  primordiale  d’être  parlant  de  l’Homme. Ces deux – là, déjà, semblent incontournables.

Concernant donc le premier point, Sigmund Freud l’avait identifié dans L’Homme Moïse et la Religion monothéiste, lorsqu’il soulignait à propos des Germains et autres peuples rivalisant de haine anti juive qu’ils étaient tous « mal baptisés ». « Sous un léger vernis de christianisme, ils sont restés ce qu’étaient leurs ancêtres, qui s’adonnaient à un polythéisme barbare ». « Leur haine des Juifs est au fond la haine des chrétiens, et il n’est pas étonnant que dans la révolution nationale-socialiste allemande cette relation intime entre les deux religions monothéistes trouve si nettement son expression dans le traitement hostile réservé à l’une et l’autre ». Il rédige cela en juin 38. Dans un texte non publié à cette époque,  de l’écrivain Joseph Roth « Émigration » (écrit en 1937 et dont le manuscrit est conservé au Léo Beck Institut de New York), celui-ci attrape la même dynamique : « Les Allemands d’aujourd’hui ne haïssent pas les Juifs parce qu’ils auraient crucifié Jésus-Christ, mais parce qu’ils l’ont engendré ». Et Joseph Roth y pointe directement que l’« antisémitisme   de   l’actuelle   barbarie   allemande   n’est   pas   un   malentendu métaphysique (comme avec le christianisme), mais la conséquence logique d’un rationalisme païen ». On postulera que Roth et Freud ne se sont pas concertés. Mais qu’ils avaient l’un comme l’autre une similaire oreille fine…

« On ne peut s’empêcher – ajoute Roth – de reprocher à l’Église catholique, c’est-à- dire à la représentation de l’Église catholique, de n’avoir pas reconnu à temps cet enchainement ». Malgré cet aveuglement, l’erreur – Joseph Roth écrit, lui  :  « le  danger » -, « serait de ne rien voir d’autre, dans la persécution néo-païenne des Juifs, que l’antijudaïsme des chrétiens ». Ce que beaucoup ont fait et font encore.

 

Un empêchement de penser, qui fait obstacle à l’évaluation et  l’interprétation  des enjeux païens dans l’expansion narrative de la modernité techniciste,  scientiste, réifiante et capitalistique, dans laquelle le nazisme a fait son nid criminel. Une  chose que le sociologue d’origine norvégienne Thorstein Veblen  avait  effleurée, dès la  fin   du XIXème siècle dans sa Théorie de la classe de loisir. Lorsqu’il mit, au compte de ce qu’il pressent comme une réversion spirituelle, la consommation ostentatoire (conspicious consumption),  les  rodomontades,  crâneries,  et  cabotinage  de  clairières, en Moi idéal d’un collectif moderne.  En relation avec les « hautes périodes  de la Civilisation barbare). Une « persistance »  barbare  de  la prouesse  belliqueuse qui apparentait l’homme de « loisir » à la mentalité délinquante de  « bas  étage  ». Qu’on songe par exemple à l’insistance de l’impératif de la « sélection des plus aptes »,  de  la  zootechnie  et  de  la  physiognomie  à  l’Olympisme  de  Coubertin,  en passant  par  l’euthanasie  et  l’eugénisme.  Et  qui  est  au  centre  de  la  sociographie himmlerienne et de la SS. C’est bien que se  réalise le  Zivilisationsbruch, la rupture de Civilisation, dans le démantèlement des montages civilisationnels dans leur socle même, fruits du monothéisme hébraïque.

Quant au second point : la question du langage ; c’est une chose déconcertante que son importance ait été à ce point escamotée et négligée dans la construction des épistémologies dominantes des sciences sociales au XIXème siècle. Mais peut- être est-ce un symptôme qui se déduit de leur facticité sui generis… Ainsi, de et dans l’intrication du sociologisme et du marxisme.

Et c’est aussi dans cet escamotage, que les totalitarismes brutaux : fascisme, nazisme, communisme, ou dominations soft : marchés, technosciences, et biopolitiques, peuvent déplier et déployer leurs propagandes publicitaires anesthésiantes ou pousse au jouir.

Il faudrait, en convocation d’éveil, plutôt reprendre dans la période moderne, au moins, à partir de Von Humbolt.

Tenir avec lui que « les langues sont des organes de modes de penser et de ressentir propres  aux nations, qu’un grand  nombre d’objets ne peuvent être créés que par des mots qui les désignent et n’ont d’existence que dans ces mots ».

Interroger encore avec Walter Benjamin sur ce que communique le langage : « Il communique l’essence spirituel qui lui correspond. Il est fondamental de savoir que cette connaissance se communique dans le langage et non par lui ».

Observer avec Fritz Mauthner que « la langue d’un peuple est son sensorium commune, un organe de pensée commun. Et que la langue d’un peuple,  au sein des mœurs de ce peuple, a toujours tendance à se rendre souveraine et à soumettre à sa volonté c’est-à-dire à ses représentations d’autres domaines des mœurs ».

Consigner que « la pensée n’est pas seulement exprimée par des mots, qu’elle vient à l’existence à travers des mots » comme l’étudiait le grand psychologue que fut Lev Vygotski.

Soit donc que le langage agit donc comme un opérateur qui métamorphose le réel, qui s’inscrit dans le réel et le transforme. Et qu’il constitue, comme ordre propre de

 

l’humain, l’un des points par lequel se situe  le  rattachement  du  pôle  de  la  subjectivité à la collectivité. Et si, comme le décryptait José Ortega y Gasset dans La Révolte des masses : « il ne nous sert pas à dire suffisamment ce que chacun de nous voudrait pouvoir dire, il révèle par contre et à grand cris, sans que nous le voulions, la condition la plus secrète de la société qui le parle ».

Tout au long du XIXème siècle, dans le chaudron bouillonnant d’un revivalisme païen revendiqué et habillé en justification d’un réalignement sur des Antiquités grecques et  romaines  sélectives  et  triées,  s’est  donc  bâtit  un  langage  scientiste,  infesté  de métaphores organicistes, liant eugénisme, euthanasie, dont le vocabulaire est affecté de morbidité intrinsèque, et qui trouve son accrochage avec l’antisémitisme naissant et virulent. Un double accrochage corrélé. À la fois par la résonnance morbide et mortifère de leurs lexiques, et par la dynamique décivilisatrice qui y prend ses marques.

Il y a un rebond qui d’Apion, Manéthon, Damocrite, Tacite, Juvénal, Sénèque, Méliton de Sarde, Toussenel, Proudhon, Gobineau, Fritsch, Ploetz, Galton, Vacher de La Pouge, Chamberlain, Lagarde, jusqu’à Ludendorff, Hitler, Himmler, etc. tient le fil païen anti monothéiste.

Et il n’est pas anodin, mais explicite, que le nazisme mette dans un même continuum honni : judaïsme, christianisme, humanisme, Renaissance, Révolution française, libéralisme démocratique… C’est dans ce rejet, et de façon concomitante à celui-ci

–   ils   s’accompagnent   en   dynamique   –   que   la   lingua   mortis   nazie   imbibée d’héroïsations  de la violence,  de  tromperies,  de mystifications  permanentes,  et de jouissances de destruction, s’est fabriquée par précipités sémantiques au sein de la langue   commune.   L’historien   des   sciences   Robert   Proctor   fit   une   judicieuse remarque : « les nazis finirent par avoir autant de mots pour désigner le meurtre que les Esquimaux en ont pour désigner la neige »…

 

 

Comment concevez-vous alors, en écho à vos investigations et aux remises en perspective que vous proposez dans votre ouvrage, un enseignement sur la Shoah, à l’heure où les ultimes survivants nous quittent ? Comment envisagez-vous la continuité d’un Travail de Mémoire ?

Gérard Rabinovitch : On ne peut pas dire qu’en France, dans l’école publique, la factualité de la Shoah soit escamotée dans l’enseignement. Ni de la part des autorités décisionnelles et instances rédactrices des programmes, ni de celle des enseignants en première ligne dans les classes. Peut-être est-ce trop confiné à la seule discipline de l’histoire à laquelle cet enseignement est dévolu.

Par l’effectivité de ses faits, il serait judicieux qu’il soit traité (mais comme bien d’autres sujets !) dans une approche pluri disciplinaire et transdisciplinaire. La connaissance historique, comme déjà dit, est un pilier porteur. Mais l’instruction civique, la littérature, la philosophie, les sciences expérimentales elles-mêmes, pourraient être requises. Il y a assez de grands écrivains et poètes français et européens, qui ont portés sur eux la narration de la déportation et de la Shoah pour que ça justifie que leurs œuvres ne soient pas évacuées.

 

Charlotte Delbo, Robert Antelme, Jorge Semprun, Germaine Tillon, Etty  Hillesum,  Primo Levi, Léon Werth, Paul Celan, Sebastien Haffner, Tadeucz Borowski, Nelly Sachs, Imre Kertesz, Hans Günther Adler, David Rousset, Gustav Herling, et évidemment j’en oublie… Ça vaut mieux que les scribouillards narcissiques qu’on va  chercher  pour  faire « actuel » et « branché » !

En philosophie, d’Hannah Arendt à Albert Camus, avec Theodor Adorno, Éric  Veil,  Jean Pierre Faye, par exemple ; sur les Totalitarismes, le Mal, la Barbarie, etc… En sciences,  pour  l’esprit  de  la  science  contre  le   scientisme  et  ses  dévoiements récurrents. Vous voyez, il a du pain sur la planche.

En se gardant bien que tout cela ne soit pas trivialisé en exercices scolaires, et devienne l’objet d’une évaluation notée. Vous imaginez comment les adolescents parlent à la sortie des collèges et lycées ?! Ne pas leur faire courir le risque délétère d’un :  « T’as  fini  ta  Shoah ? »,  « T’as  rendu  ta  Shoah ? »,  « Combien  t’as  eu  à  la Shoah ? »… Un cauchemar !

Tout cela peut être fait, et ce ne serait pas dommage.

Mais c’est surtout du côté d’un travail de réparation des missions de l’école et dans la reconstruction de la grandeur d’apprendre et la fierté qu’elle offre,  que  trouveront leur leçon, les enseignements de la Shoah. Dans le rebâti de la Raison, de l’Éthique, de la Liberté. Valeurs frontispices du projet démocratique qui se sont si gravement dégradées à force d’être malmenées avec constance par tous les relativismes à l’affût.

La Raison n’est plus l’exigence du discernement, mais réduite à un calcul. La Liberté n’est plus le libre exercice du débat et du questionnement du bien commun, mais la licence du « tout est permis » partie dans la fuite en avant du  fantasme d’un monde sans limites. L’Éthique n’est plus l’axe gradué de l’élévation dans la vie de l’esprit de Justice, mais le bon coeur angélique qui se dissimule les dures contraintes du  réel.  Elles ne font plus digues aujourd’hui. Voilà ce qui  pourrait être  l’acquittement de la dette dû à ceux qui ont trouvé leur tombe dans les nuages comme l’écrivait Paul Celan ;  et  aux  survivants  qui  s’effacent  petit  à  petit  de  notre  paysage  quotidien contemporain.

Ne pas laisser les jeunes gens des générations montantes « sans abri spirituel » selon l’expression de Siegfried Kracauer, livrés aux hubris du techno paganisme ambiant. Mais là, il  s’agit d’un combat sociétal  et spirituel, soit  civilisationnel, qui dépasse le seul domaine de l’enseignement.

 

 

 

Entretien réalisé par Martine Benayoun, Présidente-fondatrice – Le cercle de la licra- réfléchir les droits de l’homme – Septembre 2018