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Entretien avec … Daniel RONDEAU

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  • by axelle

Nommé ambassadeur de France à Malte en 2008, vous vous êtes trouvé confronté à l’afflux d’immigrants échouant sur les côtes maltaises.

 

Le Cercle de la Licra : Comment un ambassadeur peut-il concilier sa mission diplomatique et les droits de l’homme ?
Je suis avant tout écrivain. J’ai dédié toute ma vie aux livres. Je n’ai jamais pensé devenir ambassadeur mais j’ai accepté avec beaucoup de fierté la proposition qui m’a été faite de servir mon pays. Malte était une destination qui me convenait parce que j’ai beaucoup écrit sur la Méditerranée et que je pensais pouvoir être rapidement utile. Être ambassadeur, c’est mettre les “mains dans le cambouis”. Si un ambassadeur veut être efficace, s’il veut accomplir des choses concrètes, il le peut car, dans le cadre de son plan d’action, il a une liberté d’action qui lui appartient et qu’il peut utiliser. Cette liberté, pour ma part, je l’ai gagnée aussi en publiant dans le Monde un article sur les Boat People de Malte, une tragédie qui endeuilla la Méditerranée. A cette époque-là (2008) quand 3000 personnes arrivaient à Malte, un millier mourait en mer. A cette époque, nous avons pu arracher quelques vies à l’engrenage qui les broyait. Aujourd’hui la tragédie s’est déplacée mais elle demeure.

 

Le Cercle de la Licra : Votre expérience à Malte a-t-elle modifié votre vision de l’Europe ?
Je suis un patriote français, donc un patriote européen. Je pense qu’il faut créer une Europe Puissance. Cette puissance n’existe pas pour le moment. La France est la 5ème économie mondiale et l’Europe est en train de disparaître doucement sous nos yeux. Or l’Europe pourrait être la première entité mondiale si quelques forces européennes étaient conjuguées. Pour cela, il est nécessaire de jeter les bases d’une nouvelle Europe autour de trois piliers. L’école & la recherche, la défense et l’économie. Je suis attristé de voir comment la machine bruxelloise européenne dévore les européens (et souvent les meilleurs) et les livre à l’impuissance. Beaucoup d’ambassadeurs européens sont uniquement préoccupés de juridisme européen. Ils n’ont pas de vision. On est en train de livrer la Grèce, l’Espagne, l’Italie, peut-être bientôt la France à des lendemains extrêmement difficiles. Il faut penser notre avenir en deux temps. D’abord créer cette Europe Puissance, puis la rapprocher de la Méditerranée et de ses origines. Je suis convaincu que l’Europe et la Méditerranée sont indispensables au monde. Il faut recréer une unité politique, économique, et peut-être spirituelle. Les peuples ont besoin de spiritualité. Il est aussi impératif de combattre le fondamentalisme. Il y a un islamisme radical qui se développe dans le monde. L’exemple des islamistes de Tombouctou avec la destruction totale des mausolées est une triste illustration.

 

Le Cercle de la Licra : Que dire de l’antisémitisme des banlieues propagé par certains islamistes fondamentalistes radicaux ?
Il existe un antisémitisme dans les pays arabes qu’il ne faut pas nier. Ce phénomène n’est pas nouveau mais les journalistes et les diplomates ont longtemps fait semblant de ne pas voir. Cet antisémitisme se développe progressivement dans nos banlieues. Alors que l’antisémitisme traditionnel français “a disparu” depuis la Shoah, l’antisémitisme des banlieues a pris le relai et prend une ampleur inquiétante.

 

Le Cercle de la Licra : Comment avez-vous vécu les printemps arabes ?
Lors des événements en Tunisie et en Libye, j’étais en première loge, et bien sûr sensible au combat de ceux qui se révoltaient et se battaient pour la démocratie. En même temps je savais que les enfants de la révolution sont imprévisibles et que la révolution est un moment de déraison. Cette déraison engendre toujours le meilleur et le pire. Il n’y a qu’à regarder notre propre histoire, notre propre révolution. Je me suis souvenu d’une phrase de l’écrivain russe, Vassili Grossman: «là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule». Je préfère célébrer la bonté au bien, parce que c’est au nom du bien que les révolutions et les massacres sont conduits. Les peuples ont raison de se révolter mais il nous fallait être ni naïf ni victime d’une certaine idée du progrès de l’Histoire. Il faut toujours des années pour retrouver la raison. L’exécution de l’ambassadeur Chris Warren à Benghazi, dans des conditions apparemment atroces, nous rappelle que l’Histoire peut être aussi effrayante.

 

Le Cercle de la Licra : L’Unesco peut-elle être perçue comme une tribune politique ?
C’est la plus importante agence de l’Onu, une énorme bulle d’influence au coeur de Paris que nous négligeons. J’ai essayé d’alerter le gouvernement. Cette institution est une bulle d’influence avec des ambassadeurs (195, quand même) et des diplomates passionnés par la France qui peuvent être des relais extraordinaires auprès de leurs administrations de tutelles. Nous n’exploitons pas suffisamment ce formidable relais d’influence. Et la France néglige parfois son rôle de pays d’hôte. La France, pour les étrangers, c’est d’abord un sourire, une culture, une littérature, une idée de la liberté et un art de vivre. Osons montrer aux étrangers notre meilleur visage, celui qu’ils attendent. J’ai sensibilisé le gouvernement (plusieurs ministres ont réagi de façon extrêmement positive et vont rencontrer prochainement madame Irina Bokova) et j’espère que le président Hollande pourra se rendre à l’UNESCO avant la fin de l’année.

 
 

Entretien réalisé par Martine BENAYOUN, Présidente du Cercle de la Licra

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