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Dans les guerres que j’ai couvertes les droits de l’homme n’existent pas

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  • by axelle

Irak, Afghanistan, Pakistan, Tchétchénie : Anne NIVAT a fait des zones sensibles ses terrains d’enquête. Auteur de Les brouillards de la guerre. Dernières missions en Afghanistan, la journaliste a forgé au cours de ses voyages, un regard lucide et éveillé sur la situation dans ces pays dévastés par la guerre. De ses immersions au sein des populations autochtones, elle en a tiré une vision. Dure. Mais vrai.

 

Le Cercle de la LICRA : Etre une femme journaliste dans des zones reculées, tribales, n’est-ce pas handicapant pour assurer son métier de journaliste ?
Anne NIVAT : Soyons clair : le fait d’être une femme n’a jamais été un handicap pour moi. C’est même un atout car dans les pays où je réalise mes enquêtes, on ne fait pas attention à une femme. Cela permet de se fondre dans la masse. Je m’habille comme une femme locale, je vis chez l’habitant pour découvrir un maximum de chose. Donc c’est tout sauf une gêne.
Pour répondre à votre question, je n’ai jamais cru qu’être une femme dans mon métier pouvait induire des conséquences particulières. Le métier de journaliste est considéré comme un métier d’homme. Mais beaucoup de femmes le font. Un peu différemment, avec d’autres angles. Je suis une de ces femmes.

 

Le Cercle de la LICRA : Dans les rapports avec vos interlocuteurs, est ce que le fait d’être une femme justement facilite vos échanges ?
Anne NIVAT : Je dirais même que c’est un avantage. Mes interlocuteurs sur place sont des hommes. Les hommes font la guerre, les hommes sont dans l’espace public. Dans nos échanges, chacun reste à sa place. Pour eux, je suis une femme occidentale de passage. Ils ne me considèrent pas comme “leur” femme. Cela se passe toujours très bien, c’est une question d’attitude.
En ce qui concerne les femmes, mes échanges avec elles ont le plus souvent lieu dans leurs habitations, car je réside chez l’habitant. Elles ont beaucoup de curiosité et me questionnent notamment sur les rapports hommes et femmes en Occident, qu’elles ne connaissent que par le biais des séries télévisées, regardées sans être comprises sur télé satellitaires. Ce type d’échange n’est possible que parce que je suis une femme.

 

Le Cercle de la LICRA : Vous travaillez dans des pays en guerre et toujours en free-lance. C’est un goût du risque ou par nécessité ?
Anne NIVAT : Ni l’un, ni l’autre. Je fais le métier que j’ai choisi, c’est tout. Pour moi l’absence de sécurité égale la meilleure des sécurités. Il faut se fondre dans la population locale, vivre dans les familles, essayer d’approcher le plus possible la réalité sur place, plutôt que de s’en couper. Je ne crois pas qu’aller sur le terrain en accompagnant des militaires soit moins dangereux par exemple. On est tout de suite repéré et considéré comme une cible, un ennemi. Ce qui compte le plus, c’est être discret. Je travaille toujours en immersion, C’est l’essence même de ma démarche

 

Le Cercle de la LICRA : Ces dernières années, on entend et on lit sans cesse que le monde change, bouge, évolue. Vous qui êtes sur le terrain, est ce que vous constatez une telle métamorphose ?
Anne NIVAT : Tout ce qui est dit est toujours le fruit d’une analyse occidentale, d’un regard qui se base sur note propre mode de vie. C’est une grande erreur.
Prenons la notion du temps qui passe. Elle est totalement différente que vous soyez dans un pays occidental ou dans un pays en guerre. En Afghanistan par exemple, un militaire qui arrive, Dès son premier jour, est déjà en train de faire un décompte des jours qui lui restent sur place. Du coup, les talibans, affirment: « Vous, vous avez des montres, Nous, on a l’éternité ».

 

Le Cercle de la LICRA : Puisqu’on parle d’Afghanistan, la France a accéléré son retrait et le retour de ses troupes. Pour vous, quel est le bilan de 10 ans de guerre ?
Anne NIVAT : Qui peut dire que la guerre est terminée ? Qui peut dire que la situation est meilleure aujourd’hui qu’hier ? Les Afghans se demandent si c’est ça, la “vraie” démocratie. Pour eux, l’Occident n’a globalement apporté que chaos et désolation. Le pays est encore plus fragmenté qu’en 2001.
En Irak également le constat est sans appel : les occidentaux, Américains en tête, ont répétés les mêmes erreurs dans les deux régions. Ils ont cru et continuent à croire que la démocratie est exportable, qu’elle est imposable. C’est l’une de leurs plus grandes erreurs.

 

Le Cercle de la LICRA : Et quel est le ressenti des populations sur place ?
Anne NIVAT : Elles expriment leur mal être des conséquences de cette invasion américaine. Même si dans les deux cas, cette invasion a mis fin à deux régimes politiques terrifiants. Aujourd’hui, les Occidentaux parlent de retrait, de retour des troupes mais ils laissent derrière eux un pays en manque de repère et en quête d’identité et ne posent aucune question de fond sur l’efficacité ou non de leur présence sur place pendant tant de temps.

 

Le Cercle de la LICRA : En temps de guerre, que reste-t-il des droits de l’homme ?
Anne NIVAT : C’est très simple, il n’y a aucun respect des droits de l’homme. Dans les guerres que j’ai couvertes, les droits de l’homme n’existent pas. Les seuls droits qui existent sont les droits à la violence et à la surenchère de la violence. En guerre, les individus oublient leur part d’humanité.

 

Julien MIRO, responsable du pôle Proche et Moyen Orient, Cercle de la LICRA

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